Colloques

ACTES DU COLLOQUE DES 01 & 02 AVRIL 2022.

Contribution de Jean-Noël GUENO

René Guy Cadou, un feu vivant

« Cadou, ton viatique !

Tu apprends     à cœur     ses poèmes

pour passer la nuit

qui souvent t’inonde » (1)

Ainsi se termine un  poème, paru en 1992, dans l’anthologie « Luttes et Luths » du Livre de Poche Jeunesse. Ces mots, qui évoquent la fin de mon enfance, témoignent de la force d’une parole qui libère. Plus de cinquante ans après, je lis toujours Cadou  avec un immense bonheur et retrouve la source vive sous les pierres.

Cadou parle à tous, au lettré comme à celui qui est encore vierge de tout héritage littéraire. Sa poésie ne pose pas, s’offre avec le pain et l’eau sur une table d’auberge, se partage sous la lampe avec celui qu’on n’attendait plus et qui, au soir, franchit le seuil avec « dans sa veste un godet de ciel bleu ».

Dès le premier recueil, « Brancardiers de l’aube », paru en 1937, vibrionnent des images qui ont gardé du surréalisme un éclat étrange qui fascine. Une lueur fébrile  irradie, un vent de fraîcheur souffle les miasmes de la nuit. La mer est là, complice, offerte, ouverte à l’aventure… Les recueils de jeunesse ultérieurs développeront cet allant qui porte, cette envie de vivre, de briser les  miroirs au tain piqueté par la misère. Le poète va « avec ses sandales d’embruns, son front neuf »,  et un « sac d’étoiles dans (la) poche ». Il est « le premier levé », les sens en éveil, hume  « l’odeur brûlée des pinèdes », avide aussi de la « tendresse (des) feuilles ». Cette volonté farouche de vivre n’est pas oublieuse d’un présent bien âpre où, cependant, le souci de partage, évoqué dans le poème « Les poètes prisonniers », est le plus fort : « Mettons-nous à table / Tous en cœur / Partageons nos misères / Prends dans ma main / Bois dans mon verre / Je me mordrai les lèvres / Pour tromper ma faim. ». Les jours sont durs : « Je suis seul sur la route / Mon passé sur le dos / Dans ma gorge enflammée un bouquet de sanglots » mais la fringale d’amitié sonne le tocsin et chasse la taie du désespoir.

Jean Rousselot me confiait qu’il avait été « bluffé » par l’énergie solaire de ce « petit frère » en poésie qu’était pour lui René Guy Cadou. D’ailleurs, après sa mort en 1951, il ne cessa de lui écrire, de lui adresser des messages, des lettres d’amitié. Je vais d’ailleurs vous lire l’une des plus belles : « Lettre à l’ombre étincelante », parue dans  Les mystères d’Eleusis.

« Cher René, il y a longtemps que je ne t’ai pas écrit. Pardonne-moi : nuit et jour, c’est la corvée de débris et les matons nous mesurent l’encre.

Nous vivons très mal ici. Ce n’est plus la prison de feuilles et d’écorces que tu as connue, où nous boulangions ensemble, à volonté,

Une liberté qui avait les joues tavelées et les mains rouges du pauvre monde,

Une poésie qui avait l’odeur d’une femme nue éparse au soleil,

Une mort qui était comme un doux hospice en pitchpin, avec des lys, des chaudrons en cuivre, où prolonger à l’infini la convalescence de la vie.

Les arbres maintenant sont en faux bois. Les rêves et les idées de même. Et les poèmes en sciure de mots. Pour un soupir ou une larme, il faut payer rançon.

Nous dormons sur des copeaux de Grand-soir, de la charpie d’oraison. Les préjugés dont nous faisions litière étaient moins rudes à nos reins de paysans de la raison.

Puisque personne ne nous rend visite, on a supprimé le parloir. Demain ce sera la parole. Si elle existe encore.

Seule distraction, regarder les innocents – qu’ils disent – s’arracher les tripes pour se pendre avec.

Seule joie, peigner l’herbe synthétique avec les doigts (le directeur a l’orgueil de ses pelouses) pour caresser furtivement le crâne tiède de la terre.

Voilà l’ordinaire. Tu sais tout. Tu vois que tu n’as rien à regretter.

Moi, j’ai de tes nouvelles par le vent, la pluie, les mésanges charbonnières qui se font le bec sur les barreaux de ma cellule.

Chaque ablette qui fulgure dans l’eau noire de ma tête m’est un clin d’œil de toi.

Parfois même, quand il fait Dieu, comme dit Decoin, je peux, en me haussant sur la pointe du cœur, apercevoir là-bas, bien au-delà des simplons métaphysiques, ton ombre étincelante.

Chaque fois je constate qu’elle grandit et brille de plus en plus ; cela me rend si heureux que j’en pleure.

Je t’écrirai de nouveau dès que je le pourrai. Cela va dépendre de mes gardiens et de mes artères. Si tu ne reçois rien de moi, c’est que j’arrive. Attends-moi. Je t’embrasse. »

(Les mystères d’Eleusis, p.128 et 129, éditions Belfond, 1979)

Luc Bérimont, à qui j’emprunte le titre d’un recueil, pour l’intitulé de cette communication : Un feu vivant, ne fut pas en reste en ce qui concerne les marques d’amitié. Ainsi, en janvier 1951, alors que René est très malade, il lui adresse aussi une missive pleine de tendresse qui se termine par ces mots :

Hélène met la soupe à cuire, et tu n’es pas

Un dormeur à sang bleu, mais un prince de terre

Tu règnes dans tes yeux comme sur la Brière

Le soleil, dans ta voix, met un doux violon

Et, René, quand tout bas je répète ton nom

Je sais que mon ami est plus riche et plus tendre

Que toutes les douleurs que je pourrais attendre.

(Les mots germent la nuit, éditions Seghers, 1951)

René était un catalyseur : quand les amis se réunissaient ou s’écrivaient, grâce à lui, la vie flambait, les mots s’électrisaient, la poésie était pourvue d’un plus haut voltage. Chacun donnait le meilleur de lui-même. C’est cette faculté de doter la parole d’une chaleur généreuse et communicative que perçoit le lecteur, même s’il est peu au fait de l’écriture poétique

On peut donc s’étonner que certains poètes, après avoir aimé dans leurs premières années d’écriture l’œuvre de René Guy Cadou, une fois une petite notoriété acquise, s’empressent de brûler ce qu’ils ont adoré, prétextant un égarement  de jeunesse.

D’autres, qui considèrent avec quelque dédain « Poésie la vie entière », connaissent souvent  peu ou mal cette œuvre qu’ils dénigrent. Ils sont restés à une vision tronquée et parcellaire, celle transmise par leurs souvenirs scolaires ou quelques anthologies. Ils n’ont pas plongé véritablement dans cette œuvre, arpenté ce territoire multiple.

Certes, la poésie de René Guy Cadou s’inscrit dans un monde finissant qui a disparu : le milieu rural des Pays d’Ouest des années quarante et cinquante, mais ce vécu n’est pas idéalisé : nombre de textes témoignent de la lourdeur de ces terres, du caractère oppressant de son climat, du manque d’ouverture de ce terroir, de la solitude douloureuse du jeune maître d’école itinérant. Par la suite, Louisfert, le port d’attache, sera transfiguré par la présence d’Hélène ; sans elle, le lieu aurait bien perdu de son charme et l’attrait de Paris aurait sans doute été le plus fort. L’important n’est pas le lieu ni l’époque mais l’amour qui ouvre l’horizon, les liens simples et fraternels tissés au quotidien qui nourrissent le travail de fond livré au soir dans la chambre d’écriture. Comme toutes les œuvres importantes, la parole de René Guy Cadou est ancrée, ne rejette pas le réel dans lequel elle s’inscrit, mais  le dépasse pour atteindre l’universel.

Pour comprendre Cadou, il ne faut pas rester à la lisière, méfiant, précautionneux  mais plonger au cœur des mots, accepter qu’ils vous traversent et vous bouleversent. Découvrir Cadou, à la fin de l’enfance, fut pour moi un choc, un viatique salvateur. J’entendais là une voix fraternelle qui me parlait et qui disait l’essentiel, sans tricher… D’emblée, j’ai effacé l’image scolaire, rassurante, bucolique mais réductrice de l’instituteur rural des « Amis d’enfance ». Cette voix vibrait d’accents déchirés, déchirants, révélait une fêlure que rien ne pourrait combler. Je fus ainsi saisi par la nudité tragique de « 30 mai 1932 », par la force des mots les plus simples qui disent avec une pudeur extrême l’abandon, l’amour partagé envolé, la déréliction la plus totale…

Il n’y a plus que toi et moi dans la mansarde

Mon père

Les murs sont écroulés

La chair s’est écroulée

Des gravats de ciel bleu tombent de tous côtés

Je vois mieux ton visage

Tu pleures

Et cette nuit nous avons le même âge

Au bord des mains qu’elle a laissées

Dix heures

La pendule qui sonne

Et le sang qui recule

Il n’y a plus personne

Maison fermée

Le vent qui pousse au loin une étoile avancée

Il n’y a plus personne

Et tu es là

Mon père

Et comme un liseron

Mon bras grimpe à ton bras

Tu effaces mes larmes

En te brûlant les doigts

(Poésie la vie entière,  p. 109)

Que dire, que faire après avoir lu un tel texte ? Se taire, laisser en soi les mots germer pour découvrir que la poésie n’est pas un jeu mais une parole vive et brûlante qui aide à vivre.

La parole de Cadou n’est pas tiède, elle est souvent tendue comme un arc, perçante comme une flèche ; qu’il évoque dès Retour de flamme « un homme renversé sur la chaussée / Qui n’en a pas pour longtemps » dont les « yeux sont de l’autre côté » ou qu’il nous confie  « Mon corps pend aux fils de fer / Avec tout le ciel sur le dos. » Pas de pathos, déjà, dans ces vers de jeunesse ; des mots simples, justes, qui ciblent au cœur la détresse humaine. A ce propos, écoutons le poème « Antonin Artaud », vibrant, haletant,  dont les vers fulgurent comme des fusées  ivres :

Avec tes yeux comme une sonnerie bloquée Antonin

Comme un printemps foutu

Avec tes mains

Tes mains sur les barreaux de l’asile Antonin

Tes mains sur les fils électriques

Sur l’espagnolette sur la poésie partout

Antonin partout

Tes mains sur ton front pressées

Sur tous les corps de jeunes filles

Sur la campagne de Rodez

Antonin la campagne

Tu pêcherais dans la rivière

Avec une arbalète Antonin

Avec toutes les femmes

A même le bocal Docteur

A même

A même la poésie Antonin

Et pas de camisole

Pas de frontières

Pas de répit surtout

(Poésie la vie entière, p.295)

L’émotion initiale ressentie à la lecture de Cadou est intacte, plus de cinquante ans après. Elle s’est même enrichie de tout un vécu humain et littéraire. Je considère toujours le deuxième des « Quatre poèmes d’amour à Hélène » comme l’un des grands poèmes d’amour de la poésie française  et  « Les Fusillés de Châteaubriant » comme un texte exemplaire, sans un mot de haine pour l’ennemi, aussi ignoble soit-il ; un texte universel, à lire et à dire partout où l’on broie la dignité de l’homme. Hélas, aujourd’hui plus que jamais.

Cadou fut un veilleur mais aussi un éveilleur. Combien sommes-nous à avoir osé prendre la parole parce qu’il l’avait prise et portée à son plus haut point d’ébullition ?  Hélène, la première, sut bâtir à sa suite une œuvre personnelle, d’une profondeur et d’une délicatesse remarquables. Sa voix discrète, feutrée, a maintenu, alimenté et enrichi le feu. Le dialogue avec René s’est poursuivi, les voix se sont mêlées en un chant d’amour ininterrompu. « En ce visage l’avenir » et « Le livre perdu » sont à cet égard, pour moi, deux très  grands livres. Comme René, qui plongeait en lui-même, se faisait mineur de fond, « chercheur de beauté », « à genoux dans le lit boueux de la journée », Hélène puise dans le puits de la douleur la force d’avancer, et nous « donne / cet espoir à jamais vivant / dont (elle) s’étonne ».

La ferveur qui entoure les œuvres de René et d’Hélène tient avant tout à la profondeur humaine qui les constitue. Elles disent dans un langage accessible et juste ce que l’on aurait aimé dire. Elles touchent les points sensibles, éclairent les zones d’ombre et révèlent que l’amitié, la fraternité, l’amour ne sont pas des mots vains, qu’ils sont notre seule raison d’être.

Jean-Noël Guéno

Notes :

(1) Luttes et Luths, anthologie de Jacques Charpentreau, Le Livre de Poche Jeunesse, p.165 à 167, éditions Hachette, 1992.

- Le titre de cette communication reprend volontairement un titre de Luc Bérimont « Un feu vivant » paru chez Flammarion en 1968.

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Contribution de Christian Bulting

René Guy Cadou ou l’éloge de la vie dangereuse

Parler de vie dangereuse à propos de René Guy Cadou pourrait sembler paradoxal. En effet, l’image que l’on a de sa vie à Louisfert, entre 1946 et 1951, est celle d’une existence paisible, régulière, rythmée par les journées de classe, suivies des heures d’écriture dans la chambre où René Guy, à sa petite table de bois, face à la fenêtre, souvent ouverte, donnant sur la campagne, avec en arrière-plan la Forêt Pavée, s’adonne à la poésie, se donne totalement à l’écriture, concentré, silencieux, froissant et jetant dans la corbeille les mauvais débuts de poèmes, ou trop raturés, avant de trouver le ton juste et d’aller jusqu’au bout du poème, pendant qu’Hélène derrière lui, assise sur le lit, coud ou lit et que le chien Zola et le chat Doux Jésus somnolent, jusqu’à ce que le poète se lève de sa chaise, le poème achevé, et que les bêtes s’éveillent soudain, et que tout le monde, René, Hélène, Zola, Doux Jésus descende dans la cuisine pour dîner. Ce tableau, Hélène l’a souvent tracé, pour les passionnés du poète, les universitaires qui l’étudiaient, les amis, les visiteurs de la maison d’école devenue « Demeure de René Guy Cadou ». Récit tissant la légende de René Guy Cadou, image d’Épinal d’une vie faite de poésie, d’amour, de communion avec la nature, les animaux. Image dont nous ne doutons pas de la véracité. Mais simplificatrice. J’entends par là qu’Hélène, racontant cette histoire, savait fort bien qu’elle l’épurait, pour des raisons pédagogiques, des raisons de pudeur.  Que cette intrusion dans l’intimité ne l’était que dans celle du poète au travail, non dans celle de l’homme privé. Aussi les auditeurs confondant cette figure avec celle de l’individu Cadou étaient-ils dans l’erreur.

Si la vie dans la maison d’école ressemblait bien au tableau peint par Hélène, ils furent pendant trois et demi où ils y vécurent (en effet ils logèrent d’abord dans l’école des filles, bâtiment qui est aujourd’hui la mairie de Louisfert) menacés par la maladie, qui allait s’avérer fatale pour le poète. Dès l’été 1946, en vacances dans le Cantal, une première attaque de la maladie se manifesta, qui fut prise pour une insolation.  Mais de retour à Louisfert, les douleurs ne cessèrent pas et en novembre il dut s’aliter une dizaine de jours. Devant la régularité des crises une opération fut envisagée. Qui sembla se concrétiser en novembre 1948, où Cadou informa quelques amis qu’il allait peut-être se faire opérer. Mais c’est seulement début 50, après un mois au lit avec de violentes douleurs, prises pour une sciatique, qu’il fut opéré à Châteaubriant. Sorti le 6 février, il écrit à ses amis qu’on l’avait débarrassé d’une « orchite purulente ». Il faut indiquer qu’à ce stade les médecins ignorent encore la véritable nature du mal qui le ronge. Il aurait dû reprendre sa classe le 17 mars, mais ce fut impossible. Pris en charge à Nantes par le professeur Nédélec, qui avait soigné Max Jacob et Michel Manoll, Cadou fut réopéré en mai 1950. Dès lors le doute pour le médecin ne fut plus permis : il s’agissait d’un cancer des testicules. Ce dont le malade ne fut pas informé mais son épouse le fut. De nombreuses séances de radiothérapie eurent lieu, que l’on justifia par leurs effets cicatrisant et anti-inflammatoire. Après un été passé à Louisfert et à la Bernerie, son état empira à l’automne, et une nouvelle série de rayons fut programmée. On lui assura qu’il s’agissait d’une crise de rhumatisme articulaire. En janvier 1951, une embellie se produit. Il écrit le 31 à Luc Bérimont « Je retrouve assez vite des forces et chaque soir me retrouve au travail sous la lampe ». Cela ne dura pas. Il dut subir des ponctions. Dans la nuit du 20 au 21 mars 1951, René Guy Cadou meurt.

Vie dangereuse que celle d’un homme malade, gravement malade, qui ne croit pas à sa mort, mais dont les poèmes voient celle-ci. De cette vie dangereuse contrainte, il ne fait pas l’éloge. On imagine qu’il doit la maudire quand elle l’empêche de travailler – non de poursuivre sa classe mais de pousser son œuvre plus avant. A la toute fin, il dictera à Hélène les lettres aux amis. Mais cependant certains poèmes sont datés de début 51. La vie dangereuse dont il fait l’éloge, c’est la vie quotidienne dans ce village de 600 habitants. Une vie loin de Paris et même de Nantes, des centres de pouvoir et de décision de l’édition, de la grande presse, des radios nationales. Plusieurs de ses amis de l’École de Rochefort travaillent dans ces lieux stratégiques (Bérimont, Manoll, Rousselot), avec très certainement l’idée que cela ne pouvait qu’aider leur oeuvre poétique. Cadou, lui, sait qu’il s’y perdrait. Sa solitude, il l’assume. Elle lui est nécessaire. Il doit rester concentré. « (Ma chambre) est ouverte sur la solitude et respire le silence. Rien ne vient troubler mon regard habitué au balancement des herbes. Rien ne frappe mon oreille qui ne me soit familier : hennissement d’un cheval, pas ferré sur la route, chant d’un coq. Je peux donc tout entier me donner à cette marée montante qui frappe mon poignet. » Rien ne doit distraire le poète de son travail. Pas d’article à remettre au plus vite, d’émission de radio à préparer pour le lendemain, de manifestation culturelle où il faut se montrer, pas d’écrits alimentaires à fournir. L’homme qui écrit chaque soir après sa classe est libre. Il écrit ce qu’il a à écrire, rien d’autre. Il est seul, certes. Mais de quelle solitude parle-t-on ? Il vit pleinement son amour. Et parler de sa solitude c’est «ignorer le temps donné au maréchal, au charron au cocassier ( un mot admirable), à la buraliste, au boucher, au fossoyeur, à l’épicier. La solitude je la vois pour moi dans l’insignifiante compagnie des gens de lettres. Ici nous sommes entre gens du même bord. » De quel bord ? Du bord de ceux qui font, qui fabriquent, qui vivent une vie simple et laborieuse, de ceux qui ne se croient ni supérieurs aux autres ni inférieurs, qui sont des égaux. Sans doute le poète aimerait-il une compagnie plus fréquente de ses amis poètes, peintres – dans ses lettres on lit sans cesse des appels à ce qu’on vienne lui rendre visite – mais leur absence relative est le prix à payer pour la poésie. Et quand l’un ou l’autre descend du car ou bien du train à la petite gare de Louisfert, c’est la fête.

La vie dangereuse est celle de l’écriture. «La vie intérieure, écrit-il, est par excellence la vie aventureuse et je ne fais pas de différence entre Reverdy sans cesse immergé au plus profond de son être et un Cendrars à l’affût de lui-même au détour d’un pays. » Il compare la création poétique à une Passion. Il déconseille à ceux qui ne sont pas appelés, de s’engager sur la voie de la poésie, à cause du danger : «Ne mettez pas le pied sur ce piège de feuillages qui cache la pointe acérée d’un pieu. »

Autre image du danger : celle des balles, alors que le poète est à découvert :

« J’appelle effusion cette fraternité d’armes qui existe entre le poète et son lecteur, cette promptitude que le poète apporte à se placer dans un terrain découvert où toutes les balles sont pour lui ». Cette exposition au tir est à rapprocher des «postes avancés » dont il parle dans le poème «  Poème pour ma défense » du recueil «  Pleine poitrine » :

« Si je n’ai pas pris part

Si je suis resté à l’écart…

Je n’ai pas vécu à l’arrière

Mais dans les postes avancés de notre joie »

Écrire des poèmes, ce n’est pas « vivre à l’arrière ». C’est être « en avant » comme le disait Rimbaud. C’est se mettre en danger dans « les postes avancés de notre joie ». Cadou n’écrit pas « de la joie » ou « de ma joie » mais « de notre joie ». Il pourrait s’agir du « nous » de modestie. Je crois plutôt que ce « notre » nous englobe, nous autres « frères humains ». Cadou écrit pour tous qui partageons l’humaine condition.

Quelles sont les composantes de cette joie ? La poésie de Cadou répond. On a pu lui reprocher de ne pas participer à la Résistance pendant la Seconde guerre mondiale – ni par les armes, ni en transmettant des renseignements, des courriers, des tracts. Les vers de «  Pour ma défense » sont une justification. « Notre joie » en quoi consiste-t-elle ? Lisons les poèmes de « La vie rêvée », écrits entre janvier et novembre 1943. Cadou chante l’amour dans de nombreux poèmes de ce livre, à l’écriture contemporaine de la rencontre avec Hélène. Quelques vers :

« Sans t’avoir jamais vue

Je t’appelais déjà

Chaque feuille en tombant

Me rappelait ton pas

La vague qui s’ouvrait

Recréait ton visage

Et tu étais l’auberge

A la porte des villages »

(Hélène)

Ou dans « La fille sauvage » :

« Tu es jeune et tu vas soulevant dans ta marche

Des barques de lumière à la cime de l’arche ».

Ou encore dans « La cinquième saison » :

« S’il faut nommer le ciel je commence par toi

Je reconnais tes mains à la forme du toit

L’été je dors dans la grange de tes épaules »

Il faudrait citer tout le poème.

L’amitié ensuite qui irrigue tout le livre. Du début, dans le poème « Ciel de Pâques » :

« Et la main de l’ami qui bat

Comme une enseigne »

à la fin du livre dans ces fameux « Compagnons de la première heure », que le premier vers nomme :

« Lucien Becker Jean Rousselot Michel Manoll »

et ensuite le mot « amis » revient par trois fois. Michel Manoll, son meilleur ami, celui qui l’introduisit à la poésie contemporaine, lui fit connaître Max Jacob, Reverdy, beaucoup d’autres. Jean Rousselot, présent le dernier jour, la dernière nuit. Michel Manoll, évoqué également dans « Amis les anges » et « Place Bretagne ». Les amis qu’un poème rassemble : «  Les amis de Rochefort ».  Quelques vers :

« Une table encombrée de feuillages et de mains

Je voudrais tant rester cet hiver parmi vous

C’est votre sang qui donne une teinte aux saisons

Vous êtes à l’avant du monde les passeurs

C’est à travers vos pas la lumière que j’aime »

Outre l’amour et l’amitié dans « La vie rêvée », Cadou chante la nature. Si les images venues de celle-ci sont partout dans ses poèmes, il lui consacre parfois exclusivement l’un d’entre eux. « Le coquelicot » ( P 123) :

« Toi qui fus le chant de la plaine

La fraîche tentation des blés

L’amande douce des cocardes… »

Dans « La ruée vers l’or » l’arbre est célébré :

« Arbre ma dimension humaine sur terre… »

Et dans « Visage ou paysage » l’affirmation de la nature nourricière de la vigueur de l’homme :

« J’ai ma force dans l’eau qui tremble sous la pierre

Dans le vent qui secoue ses sierras de lumière

Dans la glaise dorée où grince l’aviron… »

Ainsi pendant qu’on prend les armes contre l’occupant, René Guy Cadou écrit l’amour, l’amitié, la nature. C’est là une activité risquée. Car, écrira-t-il plus tard dans « Usage interne » : «  Dieu merci !  Le temps n’est plus où la poésie pouvait sembler un ouvrage de dame… ». C’est une aventure : « Je ne suis seul que dans mon amour et c’est cet amour qui me donne la force aventureuse de me situer sans cesse en avant de moi, sur ce terrain découvert où rien ne m’échappe, où je n’échappe à aucune balle. Cette image de la balle renvoie à la guerre. Écrire de la poésie est un combat. Il s’agit de monter en ligne. Nul confort là-dedans.

Quand Cadou n’emploie pas le registre de la guerre, il utilise celui de la violence, de la maladie :

« La poésie ne doit jamais être un mieux, mais un état empirant. La grâce vient comme une gangrène, comme un coup de poignard. »

Mais l’on se tromperait si on pensait que la souffrance provoquée supprime le bonheur à être poète :

« On n’œuvre que dans la souffrance, mais cette souffrance désirée, consentie et pure de tout sentiment n’altère en rien la joie du poète ». La joie. Nous avons vu que « les avant-postes de notre joie » étaient l’amour, l’amitié, la nature. Dans « Guillaume Apollinaire ou l’artilleur de Metz », ce qui retient l’attention de Cadou c’est l’érotisme d’Apollinaire comme joie, joie d’être, goût de la vie. « La joie l’habitait » écrit-il (p 93). C’est le mot « joie » qui qualifie le mieux la pulsion de vie de l’auteur d’Alcools, dans son œuvre comme dans sa vie. « Cette sûreté de vivre qui ne le quittait jamais » écrit-il encore (p95).

Pendant que certains luttent par les armes contre la pulsion de mort, que les troupes d’occupation représentent, René Guy Cadou affirme la pulsion de vie en écrivant et publiant des poèmes. Cela veut-il dire qu’il soit indifférent aux événements ? Les poèmes de « Pleine poitrine », où l’on trouve, entre autres, « Les fusillés de Chateaubriant » montrent avec force que non. Mais ce poème est écrit au château de la Forêt au Cellier, près de Nantes, alors que la ville est libérée. Les autres poèmes de « Pleine poitrine » naissent à Nantes pendant les combats, en août 44.

Mais, pourrait-on dire, en quoi le fait d’être poète et de le rester en écrivant, empêche-t-il de résister par les armes ? Bien des poètes en furent la preuve pendant la seconde guerre mondiale. René Char, le premier. « Feuillets d’Hypnos », écrit en 1943-1944, paraît en 1946. Dans la présentation du livre René Char écrit : « Ces notes furent écrites dans la tension, la colère, la peur, l’émulation, le dégoût, la ruse, le recueillement furtif, l’illusion de l’avenir, l’amitié, l’amour ». Notes écrites au cours du combat. Par exemple celle-ci, terrible, bouleversante :

« Horrible journée ! J’ai assisté distant de quelque cent mètres à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser la détente du fusil mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les hauteurs dominant Céreste, des armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête … Le soleil de juin glissait un froid polaire dans mes os.

Il est tombé comme s’il ne distinguait pas ses bourreaux et si léger, il m’a semblé, que le moindre souffle du vent eût dû le soulever de terre.

Je n’ai pas donné le signal parce que le village devait être épargné à tout prix. Qu’est-ce qu’un village ? Un village pareil à un autre ? Peut-être l’a-t-il su, lui, à cet ultime instant. »

Cadou n’était pas un homme d’action. Je tiens de son cousin Courtois – le fils de sa marraine et du général de Gendarmerie – qu’enfant déjà il se mêlait peu aux jeux turbulents, qu’il n’était pas physique, que ce n’était pas sa nature. Sa manière de résister : la poésie. C’est en ce sens que, pour terminer, je voulais rappeler cette anecdote qu’Hélène racontait volontiers, et que sans doute beaucoup d’entre vous connaissent. Allant rejoindre Hélène à Abbaretz, en bicyclette, René – Hélène ne l’appelait jamais autrement, René Guy était son nom de plume- tomba sur un officier allemand, alors que tout autour se déroulaient les opérations d’arrestation des résistants du Maquis de Saffré. Cet officier lui demande : « Qui êtes-vous ? Sortez vos papiers ». A quoi René répondit simplement, en allemand « Ich bin ein Dichter » (Je suis poète). Ce sur quoi l’officier a répondu « Partez. Mais partez vite. » « Je suis poète » : tout est dit.

Christian Bulting

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Contribution de Eric Hollande

Du surromantisme au surlyrisme : fonctions phatique et conative dans l’œuvre poétique de René Guy Cadou.

L’intitulé de cette communication peut paraître, au-delà de sa longueur, ampoulé, jargonnant, voire pédant, mais il m’a semblé que les quatre concepts qu’il contient trouvaient dans cette œuvre toutes leurs justifications et interactions.

Il est vrai que la difficulté d’extraire un thème de l’œuvre d’un auteur — et Cadou ne fait pas exception à la règle — s’apparente à celle qui fait le principe du fameux jeu de mikado : l’effleurement d’une baguette fragilise l’édifice. Eu égard aux nombres d’études thématiques et aux différents angles d’approche de l’œuvre de Cadou, ainsi qu’à tous les autres dont on entrevoit le potentiel, on réalise que la complexité d’une œuvre n’est pas réductible à un de ses aspects et que le poète construit, parfois à son corps défendant — on se souvient de son : « Ah je ne suis pas métaphysique, moi ! » — une conception du monde, une architecture de la pensée, qui même en poésie fait cohérence.

Point n’est besoin de revenir sur tous les signes prémonitoires qui jalonnent cette poésie. Le thème de la mort y est récurrent, omniprésent. C’est même l’instance centrale de cette œuvre, très justement et densément développée dans le mémoire d’Hélène Cadou « Méditation sur la mort dans l’œuvre poétique de René Guy Cadou ». D’autant plus que cette précarité existentielle les a habités tous deux pendant leurs huit années de vie commune.

Ce sentiment permanent de fragilité, d’insécurité, incite Cadou à vivre intensément, à exacerber chaque moment de cette courte parenthèse terrestre. A cet envahissement de la ténuité, de la fugacité du passage, vient confusément se mêler une impression onirique ou pour reprendre le titre d‘un de ses recueils, de « Vie rêvée ». « « Est-ce que je sais seulement que j’écris ? » s’interroge Cadou dans le poème intitulé « Écrire mais vivre » (p.296), ou encore « Je préférais laisser planer sur moi comme une eau froide le doute d’être un homme » (p.275). Comment échapper à cette empreinte d’irréalité, inhérente à la perception permanente de l’abime, sinon en lui opposant un contrepoids de réalité, un ancrage terrien, une appétence pour « les biens de ce monde ».

Julien Lanoë a écrit : « Un violent appétit de vivre et d’aimer est mêlé à un sens aigu de la précarité de toute chose…Succession d’élans, avec la sourde prescience de la brisure ». Et pour sa légitime défense, Cadou a pour seules armes ses mots, comme ces prisonniers qui gravent leurs initiales, leur nom sur les murs ou les poutres de leur prison, comme ces passants ou ces amoureux qui incrustent un cœur et une date dans l’écorce d’un arbre. C’est une sorte d’appel aux vivants qui doit inscrire sa poésie dans le temps et qui fera que son passage sur terre n’aura pas été que la lueur évanescente de la trajectoire d’une météorite.

Pour affirmer sa présence sur terre et la rendre évidente aux yeux de ses contemporains en même temps que pour se rassurer lui-même, Cadou convoque l’Histoire, les dates, la géographie, les lieux, le cercle de ses relations, ses parents, ses amis, peintres et poètes…L’onomastique tient une place importante dans ses poèmes. J’ai relevé 100 noms de personnes ayant fait partie de son entourage, 102 noms de lieux, 17 dates qui sont pour la plupart des titres de poèmes, 21 noms de fiction, 22 noms d’objets utilisés à l’époque comme « la Lucilline », qui est une marque d’huile à pétrole, « la lampe Pigeon », « l’Almanach des Muses », « Le New Herald Tribune », les cigarettes « Caporal »…

Au premier plan de cette volonté d’inscrire dans sa poésie le nom des êtres et des choses qui composent son univers, Hélène bien naturellement, occupe une position centrale puisque le recueil principal s’intitule « Hélène ou le règne végétal », un autre « 4 poèmes d’amour à Hélène », et que son prénom apparait 11 fois dans les poèmes et donne son titre à 4 d’entre eux.

Non seulement Cadou nomme les êtres ou les choses qui composent son univers, mais pour accentuer encore sa proclamation vitale à la face du monde, il se nomme lui-même 7 fois dans son œuvre, « comme si notre patronyme, marque intime dans le symbolique – pouvait rendre raison d’une vie » nous dit Yvan Leclerc dans une étude sur le nom de Cadou. Il relève, par ailleurs, que dans sa signature manuscrite le r de René était stylisé en forme de croix, qui connote l’idée de Résurrection ou de Rédemption. Cadou revendique le fait de décliner son nom dans sa poésie « Est-ce voler encore que de coucher son nom sur le livre du port ? » (p.269). Cette autojustification patronymique est parfois amplifiée par l’indication de son âge : « Me voici dans la vingt-neuvième année » (p. 313), répété deux fois dans le poème, « J’ai vingt-neuf ans » (p.319), « J’ai soufflé les vingt-neuf bougies » (p.330), comme si ces précisions d’état-civil pouvaient officialiser, corroborer sa présence sur terre. Dans un souci supplémentaire de précision, et comme pour graver dans le marbre son action créative, la plupart de ses poèmes manuscrits sont datés au quantième du mois.

Cadou qui a forgé le néologisme surromantisme ne s’est pas trop attardé sur cette notion, peu enclin, nous dit-il, à « ajouter un nom en isme à l’histoire littéraire qui se meurt de classification ». Il ne l’a développée que deux fois : dans la revue « Les Essais » en 1947 et dans un passage de ses notes poétiques rassemblées sous le titre d’Usage Interne ». « J’appellerai surromantisme toute poésie qui, ne faisant point fi de certaines qualités émotionnelles, se situe dans un climat singulièrement allégé par le feu, je veux dire ramenée à de décentes proportions, audible en ce sens qu’elle est une voix aussi éloignée de l’ouragan romantique que des chutes de vaisselle surréalistes. »

Si le surromantisme peut emprunter au lyrisme et à l’exaltation sentimentale qui caractérisent le romantisme, il en repousse le côté artificiel et excessif. « Qui ne s’est laissé séduire par l’appareil grandiloquent du romantisme, son apparence de vérité et de sensibilité ? …L’école romantique, tout en pratiquant un appel au peuple comme source de générosité, comme matière fécondante, s’intéressait d’une façon pittoresque et somme toute assez navrante aux choses du passé. »

Quant au surréalisme, si Cadou reconnait son apport indispensable, son pouvoir fertilisant, le ferment de révolte et la révolution qu’il apporte dans le surgissement de l’image poétique, ainsi que l’appel aux ressources de l’inconscient, il en déplore l’absence de questionnement ontologique et éthique qui est au contraire le cœur de l’activité poétique des poètes de l’École de Rochefort.

« Le surréalisme, auquel nous devons d’avoir pris conscience de nous-mêmes, que nous n’avons cessé d’estimer pour tout ce qu’il a mis en notre pouvoir, de rêves, de cris de haine, d’images, d’espoir dans une liberté prometteuse et totale de l’esprit, le surréalisme dans lequel nous ne voulions point voir uniquement un procédé d’écriture mais que nous n’aurions su accepter en tant qu’attitude philosophique, nous apparut très tôt, malgré son immense séduction génératrice, comme un des produits les plus faisandés et somme toute un ersatz de la culture, signe moins sur tout ce que nous avions mis en nous de l’ambition humaine. »

On voit donc le surromantisme comme le double dépassement de ces deux mouvements littéraires. C’est un des traits caractéristiques qui est le dénominateur commun des poètes de l’École de Rochefort.

Même si Cadou, dans ses notes, ne s’est jamais défini comme poète lyrique, il n’en demeure pas moins que ses références fréquentes au mythe d’Orphée revisité par Cocteau, corroborent bien cette obsession de la mort et du passage de l’autre côté du miroir. « Orphée meurt » écrivait Bérimont au lendemain de sa mort. Cadou n’a-t-il pas intitulé les chroniques régulières qu’il écrivait pour la revue « Les Essais » le « Miroir d’Orphée ?» Or, l’attribut essentiel d’Orphée est la lyre. Cadou est bien le poète qui chante ses sentiments, ses états d’âme avec effusion, (j’ai noté 80 occurrences du mot chant ou chanter et 5 pour le mot lyre), et toujours avec ce recul un peu ironique de s’être laissé aller. « Fais le précieux, va, fais l’élégiaque, ô poète ! » (p.334) et « Voici qu’à son tour un jeune maniaque de poésie se dresse pour t’enfermer dans la cage de sa lyre » (ibid.), « Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poules contre le ciel » (p.336). Avec le poème « De quel bois je me chauffe » (p.173), on subodore une réminiscence du péan, à la fois chant triomphe et chant funèbre dans l’Antiquité grecque : « Quand basculé dans les cordages de la lyre j’entonnerai ce chant d’orgueil ».

Ce lyrisme exacerbé, ce sur-lyrisme est inhérent à son permanent besoin d’affirmer sa présence au monde. Les interjections pléthoriques sont les éléments de langage qui renforcent l’expression de ses passions. L’exaltation, la joie, la douleur, la tristesse, l’invocation, sont amplifiées par ces exclamations.  J’ai relevé pas moins de 68 « Ah ! », 135 « O ! » avec ou sans accent circonflexe, 19 « Oh ! » sans compter les « Las ! » « Hélas ! » « A quoi bon ! ». Le poème « Source de vie » et ses 19 points d’exclamation est particulièrement éclairant à cet égard.

C’est pendant les dernières années de sa vie, principalement à partir du « Cœur définitif » et surtout « d’Hélène ou le règne végétal » que les signes d’exhortation et d’interpellation vont se multiplier.

En 1923, l’ethnologue Malinowski avait le premier défini une fonction du langage qu’il avait appelée « phatic communion » (du grec phatis : parole), qui visait à renforcer la communication entre les individus. Cette notion a ensuite été développée par la linguiste Jakobson en 1963 dans ses « Essais de linguistique générale ». Selon la définition du CNRS, c’est une fonction du langage dont l’objet est d’établir ou de prolonger la communication entre le locuteur et le destinataire sans donner du sens au message. Il s’agit de vérifier si l’interlocuteur est à l’écoute et de s’assurer qu’il n’y a pas relâchement de l’attention. La fonction phatique est la condition première de l’appel téléphonique : « Allo ? » parfois complété par « tu m’entends ? ». Jakobson la définit comme « un échange profus de formules ritualisées ». J’ai noté chez Cadou 170 éléments de langage qui relèvent de cette fonction : « Dis, dites, écoute, écoutez, va, allez, toc-toc, pardon, bonjour etc…

« La déclaration d’amour » qui est le titre d’un de ses poèmes est d’ailleurs un des vecteurs essentiels de la fonction phatique. Dans cet élan volontaire vers autrui, Cadou s’épanche sans fausse pudeur, – il n’a pas le temps d’être pudique, du moins l’éprouve-t-il ainsi, et ne bride pas ses sentiments. De telle sorte que 16 poèmes incluent dans leur titre les notions d’amour ou d’amitié qui reviennent par ailleurs 32 fois dans les poèmes.

Un poème-lettre, en forme de panégyrique, adressé à Jules Supervielle, particulièrement emblématique de cette fonction linguistique est aussi une déclaration d’amour. Le nom du poète apparaît 6 fois et le terme « voici » est répété 7 fois dans une sorte de célébration liturgique. C’est une manière d’introduction du public à la découverte de Supervielle, une offrande, une présentation quasi-eucharistique (étymologiquement une action de grâces) du poète. Les interpellations jalonnent le poème « Mais je vous parle », « Pardonnez-moi », « Je vous aime », « Voici Jules Supervielle, dis-je »

De loin en loin, Cadou ponctue ses poèmes d’apostrophes, d’exhortations. Le tutoiement est monnaie courante : il tutoie Dieu, ses parents, ses amis poètes, son fils putatif. Il se tutoie d’ailleurs lui-même quand il se dédouble. N-a-t-il pas écrit dans un de ses premiers poèmes « Je cherche un homme en moi à qui parler » (La solitude p.28). Il questionne, répète, insiste. Il reprend à son compte la déchirante et fondamentale question de Gauguin : « D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? » (p.320)

Les nombreuses répétitions participent aussi de ce lyrisme effréné : « Mais l’odeur des lys » (p.301), « Anonyme Châtelain est mort » (p.343), « Cocher, cocher » (p.320), « entre la route n°0 et celle de mes vingt ans » (p.366), (« Satan, c’était Satan » (p.297) « O profondeur » (p.312), « Je te prendrai » (p.287), leitmotiv du poème éponyme et particulièrement le poème consacré à Artaud, où les répétitions obsessionnelles  procèdent d’une empathie, d’une identification à l’univers mental perturbé d’un poète en souffrance.

La fonction conative, (du latin conatio : effort) ou incitative, telle qu’elle est définie par Jakobson vise à faire pression sur le destinataire du message. Elle est principalement manifestée sur un mode impératif ou vocatif.

Chez Cadou, le mode impératif contribue à une valorisation de l’échange affectif. « Asseyons-nous ensemble » (p.150), « Rejoins-moi » (ibid.), « Aide-moi » (p.189), « Souvenez-vous » (p.292), « Relevez-vous » (p.303). Cette adresse à autrui va jusqu’à imposer un sentiment – l’étonnement – alors que celui-ci relève ordinairement de la réaction spontanée. « Étonnez-vous braves gens ! » (p.336).

Un poème illustre particulièrement cette fonction conative : « Malgré tout » (p.193), suite d’injonctions adressées à différentes puissances naturelles où l’on peut lire une sorte de panthéisme, et exprimées sur le mode impératif de verbes dits « performatifs » : « Traine-moi », « Allume-moi », « Crucifie-moi », « Écrase-moi… ». Ces provocations successives sont destinées à faire ressortir par contraste le refus d’une parole imposée qui suit, comme inébranlable et définitif.

C’est donc dans environ un tiers des poèmes de Cadou qu’on peut trouver ces éléments de langage qui sont des amplificateurs de la communication. La poésie de Cadou est un appel aux vivants, à ses contemporains, qui cherche à transcender cette sourde inquiétude qui envahit nombre de ses poèmes. Une phrase-clé du poème « La barrière de l’octroi » peut résumer ce « Grand élan » : « Le temps qui m’est donné que l’amour le prolonge » (p.276). Dans sa quête d’amour et d’amitié, Cadou va chercher ce supplément de vie qui lui fait défaut. Dans l’effusion, il aspire à cette transfusion qu’il demandait à Hélène « Où tu serais en moi plus forte que mon sang. (p.279). On pourrait appliquer à Cadou la qualification que donnait René Bertelé à la poésie de Michaux : « une intensité expressive. »

Eric Hollande (Janvier 2022)

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Contribution de Jean Lavoué

René Guy Cadou, une « vie entière » habitée par le Poème.

L’édition récente des poèmes inédits de René Guy et d’Hélène Cadou par Bruno Doucey[1] confirme, si besoin était, la composante spirituelle essentielle dans l’œuvre de l’un et de l’autre. Mais qu’a-t-on dit lorsque l’on a dit cela ? Particulièrement en ce qui concerne l’auteur de « Poésie, la vie entière ». Voilà ce que cette intervention se propose d’approcher un peu.

On sait les désaccords des contemporains de Cadou après sa mort concernant justement cet héritage spirituel. Aussi, je dois dire ma reconnaissance à Robert Duguet pour son ouvrage récent consacré à René Guy Cadou[2] dont le sous-titre dessine déjà toute une perspective : « Des intuitions panthéistes à la fraternité ». J’éprouve une grande connivence avec la manière dont l’auteur perçoit cette dimension intérieure de la vie de Cadou. Particulièrement en ce qui concerne cette sensibilité à la fois panthéiste et fraternelle où l’amour de la nature mais aussi de la femme, Hélène en l’occurrence, occupe une place de premier plan. Tout en disant les choses un peu différemment, vous constaterez donc que je me sens proche de cette manière de ramener la vie de l’esprit pour Cadou à ce lyrisme poétique embrassant dans son élan la nature et la vie tout entières.

Une voie spirituelle à part entière

Quelques mots pour résumer d’emblée le cœur de mon propos : contrairement aux sollicitations pressantes de son ami Max Jacob, René Guy Cadou se tint résolument sur le seuil des croyances religieuses. Le patient espoir du père Agaësse de Solesmes, conscient par ailleurs du génie poétique de René, de recueillir une affirmation de foi plus nette de sa part, n’y fit pas davantage.  Comme si l’armature théologique classique de l’un et de l’autre les empêchait d’accéder à la source même à laquelle leur jeune ami poète ne cessait de s’abreuver, sans trop d’obstacles, semble-t-il,  ni de révérence religieuse particulière : le Poème de la Vie elle-même.

Ce qui n’empêcha pas ce dernier de formuler lui aussi dans son œuvre, à sa façon, une sorte de « petite poétique de la théologie » que j’aurais tendance à qualifier d’agnostique tant le doute lui était consubstantiel. La Poésie de la vie, avec son élan totalement ouvert, en serait pour lui précisément la figure majeure mais aussi bien son énigme tant la question de la fin de cette vie – la mort, grande figure de la poésie de Cadou – ne cessa de hanter le poète depuis son plus jeune âge.

C’est avec gratitude, d’ailleurs, que René reçut les conseils poétiques de Max, son aîné, l’invitant à l’élargissement de la vie intérieure et à la primauté du cœur : « Trouvez votre cœur et changez-le en encrier ! ». Tout ce qui était orienté vers le déploiement de la poésie, Cadou prenait. Mais il se refusait aux croyances parfois étroites que son ami, en catéchiste fervent, s’efforçait de lui inculquer. Il lisait cependant attentivement les longues missives religieuses de Max, précise Hélène, les annotait mais pour mieux en faire autre chose : un Dieu tombé de son piédestal, au plus près de l’homme chancelant…

Ses nombreuses références aux personnages de l’Évangile participent donc de cette « allégorie », comme le dit Robert Duguet, ou encore de cette transfiguration poétique d’un réel dont l’homme, et particulièrement le poète, serait le célébrant : une sorte de vision cosmique à laquelle le moindre être, la moindre chose participent, et particulièrement l’amour d’Hélène.

L’horizon de la mort sera pour lui l’occasion d’un nouveau creusement dans l’épaisseur de ce mystère. Le Poème, cet hymne à la « vie entière », constitue dès lors l’axe même de la vie intérieure de René Guy Cadou. Ce qui fait, me semble-t-il, de son œuvre poétique une voie spirituelle à part entière dans un monde toujours plus affranchi des croyances surnaturelles ou religieuses.

La vie est confirmation

Un bref extrait des poèmes inédits en dit long sur cette source à laquelle boit directement le poète : « Parce que l’homme ne savait pas se conduire / Parce qu’il était une grande peur animale / Jamais domptée / Parce qu’il allait en s’abritant toujours / De son ombre / Dieu lui avait fait don de sa main / Et Dieu lui a repris sa main / Non parce qu’il est las de sa propre bonté / Mais parce que l’homme est en âge / De savoir et comprendre / Que toute lumière est en lui. »

Voilà sans doute l’un des secrets de René Guy Cadou : le temps est venu de se passer de la main de Dieu ! Pas de croyance métaphysique, pas de dimension religieuse dans ses poèmes mais seulement cette trace de la lumière que tout homme porte en lui. S’il se réfère encore fréquemment à des mots comme Dieu, Jésus ou le Christ dans son œuvre, c’est, s’approchant de l’inépuisable mystère de la vie, pour faire usage encore d’un langage commun. Mais il n’en retient cependant que la force poétique : le signe qui, à ses yeux, fait de l’homme un être plus grand que lui-même.

D’ailleurs, à propos du mot « signe », il est intéressant de noter que Cadou lui préférait celui de « confirmation ». Encore un mot religieux dira-t-on ! Mais précisément, il s’agissait au contraire pour lui d’ôter aux clignotements de sens et d’amour que la vie nous adresse toute idée d’un au-delà d’où nous viendraient ces signes ; et au contraire d’assumer les confirmations naissant du plus terreux de nos existences traversées par une aspiration à la beauté que rien ne saurait combler. De même, la poésie sera-t-elle pour lui une réponse, et non pas une preuve.

Comment ne pas voir dans cette éclatante rencontre entre René et Hélène le 17 juin 1943 l’une de ces confirmations essentielles que le cœur du poète n’aura cessé de glaner au fil de sa brève existence ? La spiritualité de René Guy Cadou se tient tout entière dans cette faculté de recueillir les épis de sens germés au-dedans de soi et dont le poème est pour lui la plus vive expression. D’où, face aux vastes marées du monde, ce recueillement chaque soir à cinq heures, les doigts penchés sur la lumière qui s’engouffre à grands flots bleus par la fenêtre.

Redécouverte de la source-même

D’où ont donc bien pu naître, chez ce jeune homme élevé dans un milieu profondément laïc, ces aspirations poétiques voisinant avec le poème évangélique ? Pourquoi va-t-il s’entourer, se fiant à son intuition, d’êtres tous plus ou moins familiers de ces sources spirituelles ? Que l’on songe à Michel Manoll, Max Jacob, Pierre Reverdy, le père Agaësse ou bien encore à son ami poète, Pierre Yvernault, curé de campagne auquel il voue une affection toute singulière : « Cher ami ! sans doute êtes-vous comme moi dans un village / Encadré par les candélabres de la pluie / recevant à dîner d’inquiétants personnages / Comme Rimbaud ou Max Jacob ou Jésus-Christ. »

Dans un ouvrage que j’ai consacré à quelques voix de Bretagne, « Le chant des pauvres »[3], il y a parmi elles celle de Cadou. Mais celui-ci constitue toutefois une figure à part. Les autres auteurs de Bretagne que j’évoque ont dû, pour retrouver par le poème, l’écriture ou le chant, la jubilation de célébrer la vie et le monde, s’arracher à toutes les pesanteurs d’un catholicisme clérical et breton souvent ressenti comme oppressant : « cette chape de tristesse qui s’est abattue sur nous, comme l’écrira Xavier Grall, d’où nous est-elle venue ? ». Ce sera, bien sûr, particulièrement le parcours d’un poète comme Guillevic, depuis la rigidité de la religion première associée à la terreur maternelle jusqu’à la joie d’éprouver la densité du monde concret des choses et de la nature. Même chose encore chez Armand Robin pour qui l’écoute des voix du monde se fera fraternité universelle…

Il n’en va pas de même chez René Guy Cadou qui n’a précisément pas eu à s’arracher au poids d’une culture religieuse obsédante dont il n’avait pas hérité, contrairement à beaucoup de ses contemporains bretons. Sa vie intérieure et spirituelle, n’est pas de l’ordre de la transmutation d’un héritage jugé irrecevable mais plutôt d’une redécouverte, à la source même, d’un chant qui lui exprime au plus juste la tonalité de sa propre existence. Comme s’il avait accédé, sans transmission culturelle trop marquée, mais non pas sans médiateurs, à la ressource de son chant intérieur.

La mort fraternelle

Dans le livre que j’ai consacré au poète[4], j’ai évoqué l’importance des deuils ayant tissé son rapport au monde. Il y a bien sûr la mort de son frère Guy, décédé 8 ans avant sa naissance, avec lequel, comme le souligne Hélène, il a tissé un étrange et mystérieux compagnonnage au point d’en graver le prénom au fronton de son œuvre. Mais il y a aussi tous ces autres morts qui jalonneront ses vingt premières années : la mort de sa mère Anna, alors qu’il a douze ans, celle de son père quand il en a vingt, puis un peu plus tard la destruction de la maison familiale à Nantes et de tous ses souvenirs d’enfance avant l’assassinat de Max Jacob, son véritable père spirituel. Celui-ci, d’ailleurs, ne cessera, après sa mort, de se faire davantage présent dans l’héritage intérieur du poète comme si, victime parmi les victimes, sa figure rassemblait en elle tous les deuils précédents.

Beaucoup ont souligné ce rapport quasi fraternel que René Guy Cadou entretenait avec sa propre mort prématurée que, par avance, il pressentait. Il y a sans doute là, dans cette proximité éprouvée, une sorte de lien avec cet élan spirituel qui va s’emparer de lui et qui sera sensible dans ses poèmes. J’ai aussi souligné que le grand frère Guy pouvait constituer une figure essentielle parmi celles de toutes les victimes innocentes vers lesquelles le tournera son émotion de poète.

Sa lecture du poème évangélique et la résurgence de ce dernier tout au long de l’œuvre, se trouvent en profonde connivence avec sa propre sensibilité existentielle à l’égard de ces victimes. C’est en cela que le destin sacrificiel de Max fut aussi l’une des grandes confirmations de sa vie intérieure à laquelle il ne cessera de venir se ressourcer. D’ailleurs tous les amis de l’École de Rochefort, dont certains se trouvaient fort éloignés des convictions religieuses de l’ermite de St-Benoît-sur Loire, témoignèrent eux aussi d’un grand respect au regard du destin de juif errant sacrifié de ce dernier.

Le goût, par ailleurs, souligné par Christian Moncelet[5], de René Guy Cadou, enfant, pour les êtres infirmes, les jouets brisés et plus tard son amour des pauvres, des simples, des artisans de son village, des petits, des victimes surtout, marquent en profondeur la spiritualité du poète : Si Dieu est, il n’est nulle part ailleurs que dans la pâte humaine, la jubilation des plantes, le pêcheur au carrelet…

Ou encore dans les pas trébuchant d’« Un doux clochard (qui) abrite en ses mains un oiseau

Ivre à midi il se signe dans le ruisseau

Il éclabousse tous les yeux de ses prunelles

Quand il veut repartir c’est le Christ qui chancelle »

Je vous propose à présent de juste esquisser quelques thématiques venant confirmer l’horizon de cette spiritualité qui se tient intégralement dans les limites de cette terre même si les doigts d’une présence mystérieuse s’y trouvent également gravés.

Le ciel est en bas

Tout d’abord, il y a cette conviction qu’il n’y a pas à s’élever pour trouver la lumière mais qu’au contraire, le ciel est en bas et que l’homme ne l’atteint qu’en creusant le sol de son existence singulière. C’est ainsi que la source spirituelle pour Cadou naît du sol, de la beauté de la nature et du monde. Son Dieu est une force végétale. « A chaque pas mon Dieu c’est vrai que je m’enfonce /Un peu plus dans le ciel »

Hélène me paraît avoir donné l’une des plus fortes interprétations de l’œuvre de son mari lors du colloque de Nantes en octobre 81[6]. Elle ne cesse d’insister sur cet aspect creusement de son œuvre : « La lumière c’est en bas, au-dedans que le poète la cherche… Le ciel est sur la terre (voir naît dessous la terre !) » La terre, la lumière et la passion du monde se conjuguent.

Une œuvre vitrail

Il faut aussi parler de cette œuvre-vitrail, mise en évidence dans de très beaux articles par Jean-Louis Cloët[7] : un vitrail destiné à percer le mur du deuil, fenêtre de la chambre d’écriture. Mais l’on peut aussi dire un vitrail végétal dressé dans le champ de la vie et permettant d’entrevoir la magnificence du monde quotidien dans lequel nous sommes plongés. Ce vitrail, comme l’écrit Cadou dans le grand poème Nocturne, n’est pas d’abord tourné vers la protection intérieure d’un espace sacré, une église, une chapelle, un temple ; mais au contraire il est destiné à voler en éclats afin que le chant divin rejoigne celui du monde et de la nature où vit le poète : sa vraie résidence sur cette terre. « Pardon seigneur ! Pardon pour vos églises / Et si j’ai galvaudé dans les champs / Si j’ai jeté des cailloux dans vos vitres / C’est pour que me parvienne mieux votre chant ! / Qu’il fût porté par des oiseaux ou à voix d’hommes… »

Aussi, le lieu exact de Cadou, la source de son vitrail éclaté, seraient-ils d’accueillir le chant divin, dans les champs, au café, en toutes choses… Confirmation que le ciel est en bas, au cœur du monde, au cœur de l’homme. « Descends plus bas pour le trouver », lui disait d’ailleurs Max Jacob. Une force spirituelle réside au cœur du monde et de l’homme.

C’est de cette force dont il parle très tôt dans ses lettres à Hélène : « C’est un Dieu panique qui nous a jetés l’un vers l’autre, c’est le Dieu des végétations, des frais, des moussons bienfaisantes, un Dieu qui ne nous a pas frappés à son image – ce qui serait terrible – mais qui nous a chargés de frapper notre image. Si nous revenons sur terre dans mille ans vous verrez qu’on aura mis le Douanier Rousseau sur l’autel et que les petits enfants viendront s’incliner devant lui. »[8]

La chambre d’écriture n’est-elle pas, elle aussi, fenêtre ouverte vers ce Dieu du dehors, de la nature et des champs, percée dans la chambre qui est autant chambre d’amour que de deuil, face à l’océan végétal ?

Pour René, Hélène est la femme végétale, par laquelle la vie est redonnée à la rosace du monde, témoin de la liturgie poétique quotidienne. « Femme-vitrail » à nouveau.

Le poète, co-créateur avec le divin

Ainsi, les accents panthéistes seront-ils très tôt affirmés dans la pensée de Cadou. Mais reste cependant ce mystérieux dialogue avec le divin, permanent dans ses poèmes. Peut-être faudrait-il alors parler d’une approche panenthéisme, non pas tant à la Spinoza que Max Jacob lui conseillait pourtant de lire mais plutôt à la manière de la révolution spirituelle contemporaine où des accents teilhardiens se mêlent à la philosophie du Process développée par le philosophe américain Whitehead[9] : un cosmos tout entier traversé par une force sacrée avec laquelle l’homme se trouve engagé dans un dialogue de co-création permanent. Les romantiques allemands, Maître Eckhart, Tauler, la grande tradition mystique rhénane, toutes références transmises avec la philosophie de Spinoza par Max Jacob constituent sans doute là une filiation essentielle.

Avec Hélène, une poésie de pleine poitrine

Il faudrait encore insister sur Hélène à la source de la poésie de pleine poitrine de René. Elle-même nous a d’ailleurs transmis la poésie d’un vivant, par-delà l’absence.

Le 17 juin 1943 fut pour tous deux une détonation dans un ciel qui soudain s’éclaircit. Pour René, cela correspond au dépassement de la mélancolie des premiers recueils (Brancardiers de l’aube, morte-saison, Lilas du soir…)

Les titres de recueil, après la rencontre, seront pleins d’accomplissement (Grand élan, la vie rêvée, Pleine poitrine, Le Cœur définitif, Que la lumière soit… Les biens de ce monde). C’est le temps de la grande créativité, roman, essais, des plus beaux recueils : Hélène ou le règne végétal, Les biens de ce monde

Une sensibilité christique hors du champ religieux

Il faut dire un mot du rapport d’Hélène au christianisme. Comme René, elle fut, elle aussi, élevée dans un milieu familial très laïque. Mais, adolescente, elle reçut l’empreinte durable d’un groupe de jeunes protestants. Tout autant que Max, elle aura donc pu transmettre à René le goût de l’Évangile. Mais elle a cependant toujours respecté sa distance religieuse qu’elle-même, d’ailleurs, par la suite, adoptera. Elle a une parole forte à ce sujet à propos de René, son mari instituteur : « Il était très laïque et en même temps très chrétien. C’était même, précise-t-elle, l’instituteur laïque qui apportait le vrai sens de la chrétienté. Les gens étaient ébahis. Dans un sens, il les a convertis. Ils sont tous venus à lui alors que l’instituteur [en ce temps-là, pour eux] c’était le diable. [Or là c'était] un homme parmi les hommes… »[10] Avoir une sensibilité christique hors champ religieux, voilà qui allait bien aussi bien à Hélène qu’à René…

Sur la question du christianisme auquel les références sont nombreuses dans l’œuvre, il faudrait situer Cadou sur le seuil comme Simone Weil, Etty Hillesum, mais non pas sur un seuil qu’il s’apprêterait à franchir pour entrer. Non, plutôt un seuil à partir duquel le monde entier se donne, sans arrière-pensées métaphysiques ni arrière-monde. Il est pleinement conscient du monde non religieux qui vient… Tout comme Bonhoeffer à l’égard duquel le grand poème des fusillés de Châteaubriand pourrait aussi constituer un hommage… Pas si éloigné en cela non plus de Camus :  en simple connivence avec ce monde pourtant tout empli de promesses, parce que vivant de plain-pied dans l’éclat de son Poème.

Je pense pour conclure à ces mots de César Chávez qui s’accordent bien au questionnement permanent de Cadou et à cette sorte d’inconnaissance, de doute fondamental qui le caractérisent :

C’est parce que Dieu est toujours muet

Que nous avons acquis une ouïe si fine

Jean Lavoué

[1] René Guy Cadou, Et le ciel m’est rendu, Hélène Cadou, J’ai le soleil à vivre, Éditions Bruno Doucey, 2022

[2] Robert Duguet, René Guy Cadou ou une question de fleur rouge entre les hommes depuis des siècles, Des intuitions panthéistes à la fraternité, Les Cahiers des Poètes de l’École de Rochefort-sur-Loire, N°17, 2022

[3] Jean Lavoué, Voix de Bretagne, Le chant des pauvres, Éditions L’enfance des arbres, 2021

[4] Jean Lavoué, René Guy Cadou, La fraternité au cœur, Éditions L’enfance des arbres, 2019

[5] Christian Moncelet, René Guy Cadou, les liens de ce monde, Éditions Champ Vallon, 1983.

[6] René Guy Cadou, Actes du colloque de Nantes les 23, 24 et 25 octobre 1981, Éditions Université de Nantes 1983.

[7] Sous la direction de Jean-Louis Cloët, Visages de l’Absent, René Guy & Hélène, Éditions GabriAndre, 1996. Jean-Louis Cloët, « D’une « esthétique du vitrail », ou de la résurgence chez Cadou de la pensée pansophique et romantique allemande », in Un poète dans le siècle, René Guy Cadou, op. cit. p. 243-260. « Cadou, un certain « bleu » », publié dans Revue Polaire samedi 25 août 2007, en ligne : http://www.editions-polaire.com/revue-polaire/spip.php?article12

[8] Bibliothèque municipale de Nantes, Fonds René Guy et Hélène Cadou, CAD B 90, [Lettre de René Guy Cadou à Hélène Cadou, 29 octobre 1943]

[9] Alfred North Whitehead, Procès et réalité, Gallimard, 1995

[10] Hélène Cadou, dans le film « René Guy Cadou ou les visages de solitude », d’Émilien Awada d’après un scénario de Luc Vidal, Cinergie production et Télénantes, 2012.

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Contribution de Jean-Joseph Julaud

La météo Cadou

Jean-Joseph Julaud

Chaque poète porte en lui un univers qu’il nous laisse en héritage. Un univers de mots et d’images, tout un peuple de passantes et de passants sereins ou tourmentés, qui peuplent des paysages en esquisse, comme une pensée.

Et puis, dominant tout cela, les ciels, les vents, les ouragans, le jeu troublant des nuages avec leur cortège de paréidolies, bref, le temps qu’il fait au fil des vers et dans les strophes, ce dont jamais ou presque on n’est conscient, lisant telle ou tel, parfois surpris de quelque traîne morose laissée par un sonnet, par une mélancolie tenace.

Quel temps fait-il dans l’œuvre de Verlaine ?

« Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville… »

Verlaine, ce sont, entre autres, des averses de larmes, de regrets et de douces fureurs dans la grisaille des plaines traversées avec son compagnon de bamboche, son frère en ribote : Rimbaud !

Quel temps chez Rimbaud ? Un temps d’enfer en toute saison !

Quel temps chez Hugo dans le clair-obscur, dans le soir charmant, dans l’ombre qui déploie ses voiles ? Hugo toujours conjugue tout, et tous les temps !

Chaque poète à travers les images et les mots s’assure, en filigrane, une météo fidèle, un ciel qu’on identifie au moindre alexandrin :

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis / Quand la pluie étalant ses immenses traînées / D’une vaste prison imite les barreaux »

Voilà, c’était Baudelaire, reconnaissable entre tous… La pluie, nous dit-il, une prison ?

Et maintenant, écoutons :

Odeur des pluies de mon enfance

Derniers soleils de la saison !

A sept ans comme il faisait bon

Après d’ennuyeuses vacances,

Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,

Pleine de guêpes écrasées,

Sentait l’encre, le bois, la craie

Et ces merveilleuses poussières

Amassées par tout un été.

O temps charmant des brumes douces,

Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,

Le vent souffle sous le préau,

Mais je tiens entre paume et pouce

Une rouge pomme à couteau.

Météo Cadou ! Comme il fait bon chez René Guy ! On se laisse environner par le pétrichor de ce début d’automne, les brumes sont douces, le rouge de la pomme invite à croquer la vie !

Météo Cadou ! À quels ciels, à quelles saisons donne-t-il sa préférence ? Quels liens mystérieux établit-il entre les mots pour créer cette tendresse intense et aveugle qui nous lie à ce qui nous entoure après l’avoir lu, et pour toujours ? Par quelle magie, quel sortilège nous ravit-il à la pesanteur ordinaire pour nous installer dans ce monde où les villes sont légères, les « campagnes bleues », les « relais reposants dans les limites de la Terre », « les toits secoués par la lumière », où « la faux du clocher éparpille les ailes », où les marais se déchiffrent comme d’étranges solfèges ?

C’est une gageure d’approcher le mystère Cadou, c’est un danger peut-être d’en entrouvrir les portes. Le mystère Cadou demeure entier. En être pénétré demeure un privilège, cela vous change l’âme et le corps, et vous réserve l’abri sûr lorsque les mots des autres se laissent piéger dans des tornades ordinaires. Les mots de Cadou, sa météo sereine, se font thébaïde heureuse, et voilà qu’il nous dit :

Rien ne sert de partir Il faut vivre

Être là

Au bord du feu-berger qui ramène les doigts

Dans la main du soleil où bourdonne midi

À la pointe du cœur où glisse le souci

Sous le chaud de l’averse

Quand le corps se raidit

Quand le jour se renverse

Quand la dernière lampe éparpille la nuit

On recoupe un visage

En quel état je suis

Ces paumes défleuries

Roseaux de mon courage

Et le mur à lui seul est tout un paysage

Quinze lignes, quinze jours ou quinze ans de courage, et bien davantage, pour qui laisse entrer en soi ces alliances inattendues au début de Morte-Saison.

Cadou a vingt ans.

Pour lui, le soleil est une main qui secourt, l’averse est chaude, la frontière du mur devient un paysage de plénitude qu’on aime, nous, lecteurs, regarder comme un parent lointain du petit mur jaune de Bergotte.

Alors, envahi par la présence intemporelle de celui qu’à l’entrée du printemps 1951, le père Agaësse, de l’abbaye de Solesme, salua ainsi dans le silence de la petite chambre hélas enfin située : « Je viens saluer un prince », on se dit que le temps est venu de vivre dans le parage de ses mains, maîtresses du ciel et des saisons, de l’aube et des matins, des soirs et de la nuit. On devient familier de ses mots, de sa météo, et on scrute le ciel.

Le ciel de Cadou ! Facile à trouver ! Presque un ciel à chaque page. Tel celui du Chant de solitude, dans Les Biens de ce monde, en 1949 :

Voici que je dépose ma lyre comme une échelle à poule contre le ciel

Et que des paysans viennent voir ce miracle

D’un homme qui grimpe après les voyelles…

Par ces voyelles, ces consonnes, le ciel est doublement le pays des lettres et le paradis de la poésie.

L’humble échelle à poules – si commune dans les poulaillers d’antan, élément dépourvu de son utilité ordinaire puisqu’ici, il sert seulement de perchoir – l’échelle à poules devient une lyre, l’instrument qu’Apollon, le dieu de la poésie, de la beauté, offre à Orphée, ce héros poète et prophète au langage lumineux.

Le ciel réel, le ciel mythique, l’univers mythologique et le ciel poétique se superposent, s’emparent de l’espace et lui donnent une extension telle qu’on perçoit tout cela à la fois.

Et le monde se démultiplie comme dans ces palais des glaces où se créent de vertigineuses perspectives, et l’illusion de parcourir les couloirs de l’infini.

À Lesbos où Orphée trouve enfin une sépulture, sa lyre est emportée au ciel par les muses, et devient la constellation que nous connaissons.

Cadou ajoute à cette ascension renouvelée le cortège des braves gens qui vivent l’instant magique du miracle. La foi est capable de déplacer des montagnes, mais elle transforme aussi les échelles à poules en lyres qui conduisent au ciel toujours serein, celui de la création poétique.

Dix ans plus tôt, Cadou nous offre un ciel anthropomorphe, un ciel qui rit, un ciel joyeux.

Ou plutôt, il superpose le ciel, au premier degré, puis un ciel qui perçoit les sons, un ciel parent de l’humain, ou de l’animal, un ciel vivant.

Et ce ciel vivant s’endimanche doublement, les hommes dorment, sans doute dans la quiétude d’un après-midi, et voici que ce ciel se peuple de cloches qui sonnent à toute volée.

De l’humain, il devient la gorge d’où fuse le rire. « On entend le ciel rire à cloches déployées ».

Voilà peut-être, à travers cette météo par les mots, une infime partie du mystère Cadou qui apparaît ici : un mot dans le vers cadoucéen ne voyage jamais seul !

Il clôt et ouvre dans le même temps, une verticalité de sémantismes où l’esprit du lecteur opère un choix qui éloigne de l’ordinaire le mot lui-même ; et ce choix l’associe dans l’instant à l’image qui suit, choisie elle aussi dans l’éventail inattendu des significations possibles.

Et tout cela ricoche comme la pierre qui défie l’eau et persuade celui qui contemple son vol éphémère qu’elle s’est affranchie de toute pesanteur, et qu’elle dansera sur la vague jusqu’à la fin des temps.

La terre s’est retirée

Dimanche

Tous les hommes sont couchés

Au-dessus des mêlées

On entend le ciel rire

À cloches déployées

On entend les oiseaux qui ont sauté le mur (Années-lumière, 1939)

De nouveau le ciel dans cet extrait de Morte-saison, le recueil des vingt ans de Cadou :

Les mots s’envolent

Il y a des baisers coulés dans les paroles

Des larmes sur la main

Un grand ciel de printemps au fond du lendemain

Un grand soleil

La nuit mon cœur qui bat trop fort

Et me réveille

Les ailes des oiseaux sur la gorge du vent

Tous ces matins perdus

Ces haines à renaître

Et ceux qui ne voudront jamais me reconnaître (Morte-saison, 1940).

Ici, le ciel a pris pour refuge le jour qui vient :

« Un grand ciel de printemps au fond du lendemain »,

Ce lendemain s’infléchit vers le dessin d’une sorte de demeure, d’une halte heureuse dans le cours du temps, une thébaïde de renaissance, peut-être encore empreinte du souffle de Perséphone, et de l’espoir intemporel de l’éclosion.

Curieusement, ou logiquement plutôt, chaque recueil – du premier en 1937 au dernier en 1951 – porte en ses premiers vers, en son premier poème, en son début, un ciel qui donne aux mots qui l’entourent des désirs d’infini, un ciel toujours clair qui s’affranchit des nuages si peu présents au fil des pages – on n’en compte que cinq occurrences dans l’œuvre entière, et la première apparaît dans Bruits du cœur, en 1941, premier nuage à 21 ans :

Des nuages sont tirés le long du boulevard

Un homme fait sa ronde

On entend une cloche à l’autre bout du monde

Et la main-jeune-fille qui froisse les lauriers

Dans le mot « nuage » lui-même se superposent les images de limites mystérieuses et vaporeuses, à moins qu’on y devine se dessinant des maisons éphémères, affranchies de toute durée, et qui s’évanouissent à la fin du vers qui les contient.

Dans Grand élan, en 1943, autre nuage, consolateur celui-là :

Un arbre cherche au fond des nuages sa caresse.

En voici un troisième saisi dans l’audacieuse fusion entre un contour, un contenu ferme, résistant comme une pomme inaltérable, et l’éphémère densité d’un brouillard aérien où s’engouffrent toutes les paréidolies.

Les joncs seront courbés sous le pommeau des nuages

L’aile noire d’un fouet coupera le village

Mais en voyant tes yeux je m’y reconnaîtrai

On le constate, les mots, dans la poésie de Cadou, ne voyagent jamais seuls, ils accompagnent les autres bien sûr, mais s’accompagnent eux-mêmes de leurs propres miroirs, de leur silhouette esquissée dans d’autres paysages. Ils surgissent d’une sorte d’ubiquité multipliée à l’infini, comme une éternité domptée, qui consent à laisser dans le poème sa trace et son mystère.

Ainsi, que ce soit par le ciel ou par les nuages, par la rosée, par la tempête, par le cyclone ou par l’ondée – tous vocables de passage au fil de ses vers – les mots de Cadou nous élèvent, nous descellent de ces mortiers pesants coulés dans le réel et qui nous font prendre chaque terme pour une fin alors que tout, dans le langage cadoucéen, n’est que départ, préparatifs à l’aventure, vertiges sans déroute, épiphanies, échelles de Jacob qui donnent accès à un autre temps, et, pour revenir au thème choisi, une autre météo, d’autres hivers :

La route en hiver était belle ! / Et vivre je le désirais / Comme un enfant qui veut danser / Sur l’étang au miroir trop mince

Une météo qui installe le lecteur au cœur d’un tourment, d’un tapage à travers l’un des vingt orages présents au fil des poèmes :

Jamais plus tu n’iras dans les havres déserts / Ni dans les bleus chantiers que dressent les orages

Une météo comme une porte ouverte sur l’une des treize aurores, celle-ci peuplée d’oiseaux qui volent vers le lieu sacré de la naissance, lieu d’insouciance où apparaît le tendre osier de la Brière :

Il allait découvrant la candeur végétale

Et la palpitation confuse des ramiers

Emportant pour l’hiver les aurores natales

Dans ses yeux

Entre ses lèvres un brin d’osier

Une météo vers d’autres pluies, celles d’un autre univers :

Rien n’est sûr si ce n’est le sommeil passager

L’étonnante moiteur de la ronce et des pierres

Et sur ma joue la pluie battante des paupières

Mon cœur allant bon train ce vogueur hauturier

Qu’est-ce donc que cette Image de la pluie, image du regard, des larmes peut-être ?

Averse drue, crépitement, et battement des paupières, et ce visage et cette joue…

Déjà, plus de cent images se pressent comme tout un livre, et l’on se sent comme ivre à chaque pas vaillant avec Cadou, flânant avec lui de conserve, longeant les lisières de sa raison afin que la nôtre se dépouille de ses carcans.

Afin qu’elle comprenne, par exemple, qu’il existe par les mots, une autre planète, identique à la nôtre où des prodiges naissent d’une plume vagabonde en un lieu où l’on « jaillit du sol comme une tulipe », insoucieux des « palabres aux Deux-Magots ou bien au Lipp », où l’on « monte dans la chambre et prépare les feux », où l’on « appareille tout seul vers la face rayonnante de Dieu » :

Je t’attendais et tous les quais toutes les routes

Ont retenti du pas brûlant qui s’en allait

Vers toi que je portais déjà sur mes épaules

Comme une douce pluie qui ne sèche jamais

Oui, cette planète existe, puisque Cadou nous l’offre, puisque le prodige inouï d’une « douce pluie qui ne sèche jamais » y trouve sa place comme ces bienveillantes chimères, ces samaritaines consolatrices qui secourent l’égaré dans les méandres de la nuit et le reconduisent dans son rêve.

Outre le ciel, la météo Cadou, c’est aussi le « jour » et le « soleil », présents eux aussi à chaque page ou presque.

Dans le poème inaugural de Brancardiers de l’aube, tout premier recueil publié en 1937 – Cadou a dix-sept ans – les trois premiers vers portent en creux et en clair ces deux piliers de son programme : le jour et le soleil

Ils sont venus au jour prédit par le prophète,

Dans leur gangue de l’enfance.

Les soleils matinaux dévissaient les serrures

Ciel, jour, soleil, pluie, tempête et nuée, gel et rosée

Tout cela s’organise en fin tressage du temps qui passe, afin d’y loger l’or des belles rencontres, la présence des bonnes gens, des bons, des vrais amis reçus à la table, « il en vient chaque jour de nouvelles étables » ; afin d’y voir passer « le diable et son train », d’y apprendre « la langue des muets » entre Louisfert et Saint-Aubin où coule un ruisseau qu’on nomme Le Néant.

Mais jamais ne surgiront, jamais on ne lira, dans quelque page que ce soit, la violence de la foudre, celle de l’ouragan, celle du typhon ; jamais non plus la bruine au syllabes laborieuses, le crachin si peu mélodieux, ou la giboulée à l’étymologie obscure.

Pour terminer, tentons de dresser pour la vie qui vient, les jours qui passent et l’espoir tenace que seule la poésie peut désarmer les enragés, que seule la poésie ne poste jamais de sentinelles à ses frontières puisqu’elle en est dépourvue, tentons de dresser un bulletin météo où l’étincelante et tendre lumière Cadou fera de chaque instant la clochette d’argent qui tinte dans « Les liens de la terre », et sortira chacun de « l’ouate des mensonges » :

Demain, si c’était l’automne, que prévoyez-vous, René Guy Cadou ?

Automne tu me viens dans ces vols d’hirondelles

Plus chargés de secrets que les isolateurs

Où battait l’inquiétude étroite de leurs ailes

Et qui dérangent les espaces de mon cœur

Le vent soufflera-t-il, poète, et de quelle façon ?

Qu’importe le nom des vivants

Et l’oiseau bleu ou les menaces

J’ai là au fond de ma besace

Le doigt bénévole du vent.

Et pour les siècles qui viennent, René Guy, un peu de neige au pays ?

Si la neige du temps demeurait sur la terre

Comme un garçon trop grand qui ne fait point exprès

D’être pâle et d’avoir dans le fond de ses poches

Une main que le vide des journées effraie

On aimerait au moins une fois dans sa vie

Retrouver sur la route à force de blancheur

La trace aventurée la démarche conquise

D’un printemps de soi-même étouffé dans son cœur

Je marcherais longtemps dans les rues de village

Dévorant à pas lents mes jours comme un viveur

Retrouve après vingt ans la soupe de famille

Dans un logis qui sent l’étable et la grandeur

Peut-être gravissant les paliers de la neige

Jusqu’au faîte invisible et proche du chagrin

En un matin de bonne chance trouverais-je

La première étincelle blanche du destin

Mais le soleil qui brasse au-dessus des tonnerres

Le froment noir le sel amer et l’illusion

Éteint la neige à la surface de la terre

Qui meurt comme un été de ses constellations

Et pour Cadou, pour vous seul et pour nous, René Guy Cadou, dites-nous, quel temps il fera dans nos temps que voici, dans ce jour que voilà, en ce 1er avril, ce vendredi, entre hier et bientôt, quelle serait votre météo ?

Refermez les forêts sur moi c’est merveilleux

Cet astre qui ressemble tant à mon visage

Un jour vous écrirez mon nom en pleine page

D’un vol très simple et doux

Et vous direz alors c’est René Guy Cadou

Qui monte au ciel avec pour unique équipage

La caille la perdrix et le canard sauvage.

©Jean-Joseph Julaud

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Contribution de Dominique Pierrelee

(à venir)

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Contribution de Christian Moncelet

Je commence par une plaisanterie d’Alexandre Vialatte, ma deuxième passion littéraire après Cadou. Vialatte commença un jour une conférence par cette loufoquerie, plus sensée qu’il n’y paraît : « Avant de prendre la parole, je voudrais dire quelques mots ». Donc, tout d’abord, je remercie chaleureusement Jean-François de prêter sa voix à mes mots. Mon état de santé ne me permet pas d’être entièrement parmi vous, à Nantes, ville si chère à mon cœur, cité natale de mon père et où vivent encore notamment un cousin germain et son épouse, Patrick et Anne-Marie Moncelet. Je sais gré à Jean-François d’avoir, de lui-même, proposé d’être mon porte-parole. Comment ne pas se souvenir de ce que fit amicalement Luc Bérimont, lisant les réponses de René, cloué par la maladie à Louisfert, aux questions de Pierre Béarn, lors d’une émission de radio à Paris, le 21 octobre 1950 !

Cadou : critique d’humeur, d’humour, d’humanité.

Cadou, poète, a beaucoup parlé de la poésie et des poètes, sans oublier les romanciers. Que ce soit en privé, dans des discussions ou des correspondances, que ce soit, publiquement, dans des articles de presse, dans des émissions radiophoniques, dans des ouvrages comme ceux consacrés à Guillaume Apollinaire, et, à une fréquence exceptionnelle, dans plusieurs poèmes.

Cadou fut pour moi un merveilleux initiateur à la littérature, notamment celle de la première moitié du XXe siècle. Entrer patiemment, longuement, dans son univers m’a fait découvrir des œuvres variées tant poétiques que romanesques. Sans cette opportunité, aurais-je lu avec passion La Maison du peuple de Louis Guilloux, Le Bonheur des tristes de Luc Dietrich, L’Hôtel du Nord d’Eugène Dabit ? Aurais-je même osé compléter ma petite connaissance du folklore paillard des carabins dans la salle spéciale (surnommé « l’Enfer ») de la Bibliothèque Nationale ? Il me fallut montrer âme blanche pour pouvoir y pénétrer, afin de mieux comprendre le bien fondé de l’étude que René avait consacrée à l’érotisme apollinarien, sous le titre Guillaume Apollinaire ou l’Artilleur de Metz (cf. aussi « Le folklore érotique de la France n’est pas une poésie dévoyée », Les Liens du sang, O.C. p. 402) ? Serais-je aussi passé à côté de l’œuvre de Serge Essenine, de Milosz, aurais-je ignoré le Max Jacob des Chants de Morven le Gaëlique ?

Mon objectif est, présentement, de rappeler que René fut, en matière de littérature, un critique particulièrement avisé, un passeur passionné et passionnant. Je profite de ce colloque pour dire qu’un éditeur serait bien inspiré de compléter le recueil Le Miroir d’Orphée, publié chez Rougerie en 1976, par la publication d’autres articles parus dans l’hebdomadaire communiste Clarté, dans les revues Horizons, Les Essais, Verger et autres, sans oublier les textes des évocations dialoguées diffusées sur Radio Nantes. Je fais un petit signe à notre ami Robert Duguet, attelé à un travail considérable, sur le net, pour constituer un grand corpus cadoucéen.

Dès l’aventure de l’Ecole de Rochefort, Cadou demanda plusieurs fois à Jean Bouhier de l’aider à trouver une chronique dans un journal. Il fut même question d’intercaler, dans les « cahiers » de poèmes, un supplément critique que René voulait intituler Tribunal de poésie puis, plus poétiquement doux, Vendanges. Finalement, les « cahiers » parurent sans encart critique.

Désireux d’écrire sur les autres, René fut aussi soucieux d’analyser sa propre démarche créatrice. Dès 1941, il recueillit au fil des jours ses aphorismes publiés dans Usage interne. Plusieurs fois, René eut envie de « réunir en meule toutes les glanes » et en annonça la publication. Quelques extraits parurent d’ailleurs dans l’Anatomie poétique, publiée à Rochefort, mais ne furent pas repris ensuite dans le projet ultime d’édition, concrétisé seulement après la mort du poète.

Insistons sur ce constat : Cadou se singularise par le nombre important d’écrivains nommés dans sa poésie. J’ai renoncé à dénombrer exactement les grands précurseurs (tels Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire), ses mentors (comme Reverdy ou Max Jacob), des auteurs reconnus (Cendrars, Cocteau, Aragon, Eluard, Supervielle, Antonin Artaud, Claudel), sans oublier les poètes de sa génération (Manoll et d’autres « écoliers de Rochefort », Maurice Langlois, Michel Levanti, Louis Parrot, voire le père Yvernault, un brave curé de campagne destinataire d’une empathique lettre- poème.

Les poètes cités ne sont pas tous français, tels Serge Essenine ou Lorca. Germaniste de formation scolaire, Cadou fit plusieurs références à des écrivains allemands comme Goethe ou Gottfried Bürger (auteur de la ballade « Lenore »).

Critique d’humeur

Référons-nous d’abord à certains jugements, lisibles dans des lettres de Cadou à ses copains de l’Ecole de Rochefort. Ils reflètent des sentiments vifs et circonstanciés, dans le cadre du choix des « écoliers » susceptibles d’être publiés. Le ton est volontiers tranchant avec parfois des éloges outrés ou des éreintements expéditifs. Le spectre des évaluations va, aux extrêmes, du « je t’aime » à l’anathème. René se risqua parfois à une certaine franchise à l’égard de Jean Bouhier, initiateur de l’École de Rochefort et avec lequel il anima ce rassemblement de jeunes poètes. La preuve en est une lettre de René à Jean en février 1944 : « Si j’ai dit parfois à des amis ce que je pensais de ta poésie, Michel [Manoll] te l’a écrit souvent et tu sais toi-même que tu es fait pour le roman ou la critique et que ceux qui te tressent des lauriers de poète ont besoin de toi ». Les jugements pouvaient évoluer d’une période à l’autre. Par exemple, René accepta dans son écurie Maurice Fombeure qu’il critiquait maintes et maintes fois. Dans une lettre à Bouhier du 4 décembre 1942, il parle « du tas d’immondices que Fombeure a donné à la N.R.F. ». Cette gentillesse n’est pas unique à l’égard de celui que notre poète surnommait, rigolard, « Ni fond, ni beurre » ! Et pourtant, Chansons de la grande hune ont bien paru avec son assentiment. Cadou trouvait des expressions truculentes pour rosser tel ou tel. Dégustons, dans une lettre à Jean Bouhier (5 mars 1942), une volée de mots verts presque digne d’un Léon Bloy : « La prose poétique d’Armand Robin est pleine d’enflure et de ridicule, spasme quotidien de vieille fille éthylique ». La verve incendiaire est peut-être, ici, injuste, déplacée, mais avec un tel brio satirique Cadou met les railleurs de son côté. Cela dit, le jeu de massacre se fait dans une lettre privée et, avec la bénédiction de feu Jean Bouhier, je suis, sans vergogne, responsable de vous le faire connaître.

En 1943, Jean Rousselot fit paraître aux « Amis de Rochefort » Refaire la nuit, or le premier mouvement de Cadou (directeur de la collection) ne débordait pas d’aménité : « Le manuscrit est très mauvais. Le commissaire est un obsédé sexuel qui n’a désormais aucune conscience poétique » (14/11/42). Après parution et plusieurs relectures, René trouva£ néanmoins « d’excellentes choses » mais ajouta « notre ami n’a ni le sens du rythme, ni la ferveur nécessaires à toute œuvre poétique. Il aligne des pas quand il faudrait marcher sans compter »(7/6/43). Des critiques de ce genre ne sont pas réservées à quelques compagnons. Manoll, l’ami privilégié, en est aussi l’objet. Son Armes et bagages, troisième volume de la série, a été jugé « trop poétique » par Cadou qui trouva une belle formule pour en analyser la faiblesse relative : « Le style est trop fleuri : on ne laisse pas de bourgeons à une flèche, ni de duvet à une plume d’oie » (lettre à J. Bouhier). La verdeur sapide du langage n’a rien de gratuit puisqu’elle est au service d’une rigueur notable de la pensée.

La critique d’humeur est tributaire non seulement d’un état d’esprit personnel et souvent passager, mais, parfois, de l’atmosphère du moment. Dans l’immédiat après-guerre, certains jugements étaient de circonstances, orientés politiquement, de parti pris. Aragon et Elsa Triolet régnaient au Comité National des Ecrivains et il était de bon ton de louer les acteurs communistes de la Résistance sous l’Occupation.

Comment expliquer autrement la sévérité du poète de Louisfert à l’égard du recueil de Jules Supervielle 1939-45 ? On trouve René un peu mal venu de reprocher à son aîné de n’être pas assez sincère pour cause d’exil en Uruguay pendant l’Occupation et après (de 1940 à 1947) :

« Je ne doute pas que vous ayez de votre exil volontaire (mais fut-ce vraiment un exil ?) senti ces « poèmes de La France malheureuse », il vous a du moins manqué de les vivre réellement comme vous vivez les galops de vos mustangs, et la poésie, vous savez bien, Jules Supervielle, donne toujours tort à ses absents. » (Revue Horizon, n° 5).

Certes, Cadou fut présent sous les bombes, à Nantes, mais ce baptême du feu, involontaire, lui donne-t-il un tel droit de critique, surtout quand on songe que sa propre poésie ne se fit l’écho de la « France malheureuse » qu’au moment où elle commençait à l’être moins ?

Il faudrait parler de la demi-douzaine de chroniques parus dans Clarté, l’hebdomadaire communiste de la Loire-(alors)Inférieure, du début février à la fin de 1947… Sans recevoir d’ordre, le poète n’y parlait que des livres ayant trait au « monde réel » au sens d’Aragon. Assez naturellement, Cadou rendit compte d’ouvrages dont les auteurs étaient communistes, tels Aragon, André Wurmser ou Louis Parrot. Certes, la teneur de ses articles dépendait de l’idéologie des lecteurs du journal (compliments à Louis Aragon, rappel appuyé du rôle des communistes pendant la guerre), mais, pour autant, René n’eut pas à rougir de ses propos : sa nécrologie de Jean-Richard Bloch (27 avril 1947) est irréprochable.

Critique d’humour

J’aime rappeler le goût de Cadou tant pour l’humour subtil que pour la franche rigolade. Soit cet aveu dans  Usage interne: « J’aimerais assez cette critique de la Poésie : La Poésie est inutile comme la pluie ». Ce souriant paradoxe sur la mystérieuse fertilité de son genre littéraire de prédilection date de 1941. Il remplaça in extremis cette formule truculente : « La poésie serait la petite vérole du cœur ». Cadou demanda, épistolairement, à Jean Bouhier de la supprimer. Initialement, voulait-il dire par cette métaphore truculente que, si le cœur le démange, le poète ne peut résister au prurit littéraire ?

Il ne faut jamais oublier que René et ses copains de l’Ecole de Rochefort étaient jeunes, qu’ils avaient la langue bien pendue et qu’une alacrité propre à leur âge dictait des formules pétulantes. Avec le temps, le poète ne perdit pas son sens de l’humour, volontiers piquant dès qu’il fallait réagir à des propos ou des partis pris qu’il ne partageait pas, essentiellement en matière de littérature.

On boit du petit lait en dégustant la nuance souriante et percutante de René parlant de l’hermétisme : « Il ne faut pas confondre les œuvres hermétiques (Mallarmé) et les œuvres fermées (Reverdy). Les premières ne nous donnent pas la possibilité d’y entrer, les secondes d’en sortir » (Usage interne).

La comparaison rigolarde assassine l’une de ses têtes de turc en poésie, le sieur Mallarmé, le parangon d’un verbe alambiqué, fuyant le naturel comme la peste : « La probité de Mallarmé me fait songer à l’histoire de ce faux-monnayeur qui frappait, avant guerre, des pièces de cent sous [5 francs] lui revenant à six francs ». Le rapprochement aurait plu à Jules Renard qui, pour sa part, dans son Journal, avait écrit : « Mallarmé est intraduisible, même en français ».

Un lecteur professionnel sourcilleux fit les frais de la propension cadoucéenne à l’analogie drôle et fulminante. Le censeur d’une maison d’édition, avait souligné, en signe de réprobation, le mot familier « champignon » (l’accélérateur d’une automobile) dans le poème « Art poétique » (O.C. 290). Il s’attira ce mouvement d’humeur et d’humour : « Lorsque j’écris « Appuie de toutes tes forces sur le champignon de la beauté », ce champignon lui fait l’effet d’une fausse oronge. » Cadou imagine une réponse piquante qu’il aurait pu lui envoyer : « Voici une dizaine d’années, arrivaient dans une bourgade de campagne une jeune fille parisienne avec son fiancée. Sa surprise fut grande lorsqu’elle aperçut dans un petit rectangle de pâture, rêveuse, une vache – « O Georges, une vache ! une vraie vache ! ». Ainsi, Monsieur, je vous pardonne. Vos petits signes de cabales au crayon ont-ils voulu marquer tout simplement votre surprise ? Quoi que vous puissiez en penser, il existe encore une vraie poésie, comme il existe de vraies vaches dans nos villages » (O.C. 424-425). Ce poète parisien qui se prend au sérieux dans son rôle de juge des élégances poétiques est assimilé à une jeune femme naïve, une oie blanche en matière de connaissances animalières. On imagine René racontant, avec le ton approprié, cette rosserie enjouée !

Le poète qui est si inventif en matière d’analogie pointe toujours le bout de sa plume quand il se fait critique littéraire. La moisson est copieuse, notamment dans Usage interne : « Il y a des poètes qui sont comme ces singes qui prennent plaisir à secouer l’arbre pour en faire tomber les fruits, imitant ainsi le geste sacré de l’homme ». C’est dans le même recueil de notes que gîte la métaphore juste et juteuse décrivant les deux repoussoirs que fuit le « surromantisme » ainsi défini : « une voix, aussi éloignée de l’ouragan romantique que des chutes de vaisselle surréalistes… ». L’archipel de réflexions que constitue Les Liens du sang propose de semblables bonheurs d’expressions : « Dommage que [les surréalistes] aient fait de la juste colère de tout un peuple — celui des poètes — une kermesse à bazars chinois et à loteries. » On ne peut mieux estimer à leur valeur toute relative les « cadavres exquis » et autres jeux de l’amour de la gratuité et du hasard !

Le franc-parler du critique brille par sa verve rafraîchissante, par sa rude tendresse dont la pertinence s’accommode d’une petite provocation jubilatoire : « J’écris pour des oreilles poilues, d’un amour obstiné qui saura bien, un jour, se faire entendre. » (Usage interne). Les conduits auditifs bien épilés ? Très peu pour Cadou qui se veut nature, parlant à tous sans chichis, avec des mots non toilettés mais tellement poignants, virilement poignants. « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère »… ce n’est pas sa tasse de thé : « tous les sonnets d’Arvers, fruits stériles d’une poésie émasculée qui devait jeter le discrédit sur des générations entières de poètes. » (Les Liens du sang).

La verve du critique n’est pas exclusivement satirique. Cadou invente aussi des fusions sympathiques et judicieuses pour ceux qu’il apprécie. Affirmant que la correspondance de Max Jacob était une véritable œuvre en prose, Cadou croqua ce portrait cocasse et juste : « Max Jacob : Madame de Sévigné en pantalon de velours et gros sabots » (cf. Le Miroir d’Orphée, Rougerie, p. 105). Le même Max Jacob, mystique et drôle, métaphysique et proche de la fantaisie pataphysicienne, fut ainsi résumé : « Pascal moderne mâtiné de Jarry » (Préface á Esthétique de Max Jacob). Une autre analogie résuma l’originalité de Jacques Audiberti en qui René voyait « un Hugo marseillais orné du toupet de Mayol ». Un lyrisme épique, prolixe et musclé faisant bon ménage avec la liberté cabotine d’un artiste de music-hall : bien vu, bien dit ! Bref on sourit d’aise en découvrant ces drôles de créatures chimériques, surprenantes au seul premier abord, jamais sans pertinence.

L’humour prend parfois la forme d’un clin de plume — en l’occurrence un effet leste d’hypertextualité, comme disent les critiques modernes —, comme celui qui agrémente un commentaire visant l’auteur des Feuilles d’herbe : « L’œuvre de Walt Whitman exalte à grands cris la nudité du sexe : si elle est une grande bouche gourmande, c’est pour mieux dévorer la routine mon enfant ». La variation finale qui renvoie à un célèbre conte pour jeune public fait sourire dans une évocation de l’érotisme adulte.

Il est difficile à René de résister à la tentation de faire un bon mot. Ayant appris que le poète Gabriele d’Annunzio avait cessé d’écrire le temps de sa liaison avec une femme de couleur, René Guy écrivit à Marcel Béalu : « Il eut une négresse comme maîtresse et, durant toute cette époque, il ne traça pas une ligne, préférant coucher du blanc sur du noir que du noir sur du blanc ». Ce résumé chromatique de la situation se concrétise très drôlement dans la figure de style dite « antimétabole ». Rhétorique ? Rhétorire plutôt, de la part d’un poète qui prétendait se moquer de « l’anacoluthe » !

Critique d’humanité

« Humeur », « humour » riment avec « humanité », au niveau de leur première syllabe. Le dernier mot englobe sémantiquement les deux premiers si l’on veut bien admettre que le propre de l’humanité, le sentiment qui siège dans le cœur, s’exprime par des mouvements d’humeur et/ou d’humour, par des réactions, sérieuses ou plaisantes, d’amour ou d’aversion.

Les lecteurs de Cadou savent la place primordiale de la cordialité, au sens le plus large, dans son univers. À l’intelligence glaciale, au regard sec, à l’analyse impeccable mais insensible, René a toujours préféré l’approche tremblée, palpitante. Ses jugements sévères visant les critiques savants, professionnels (les universitaires, certains maîtres à penser, certains journalistes ayant opinion sur rue) s’expliquent par son refus de donner une quelconque prééminence à l’esprit. René n’y va pas de plume morte contre ces fonctionnaires du maintien de l’ordre littéraire :

« Les critiques installent la poésie sur une table à dissection au marbre froid comme leur encre. C’est dans la mesure où la poésie vérifiera telle loi, s’approchera le plus près de telle constante, qu’ils se prononceront en sa faveur ou en sa défaveur. Le rôle de la critique est de constater, c’est une opération de simple police. Le procès-verbal rédigé, dans le style huissier ou adjudant de service, ne permet pas au poète de se justifier. « Vous aurez huit jours » ou bien « Je vous fous dedans ». Voilà quelles sont les formules en usage dans les tribunaux de poésie. » (O.C. 407)

Ces beaux esprits ont le tort, le plus souvent, de n’être pas eux-mêmes des créateurs : « Il manque à tous les spécialistes cet amour qui est le bien inaltérable des hommes du bâtiment » (O.C. 407). J’imagine sans peine comment René, s’il avait vécu plus longtemps, aurait commenté la position du structuraliste Roland Barthes disant en substance : « Un critique doit être comme un chimiste auquel on ne demande pas d’aimer les molécules qu’il analyse ».

Mais l’expression de l’amour des textes ne doit pas pour autant être influencé par l’affection que le critique peut éprouver pour l’auteur. « Quant à la critique payée par la camaraderie, écrit René, elle est le plus dangereux et le plus moderne fléau dont aient à souffrir les lettres modernes » (O.C. 407). Une telle impartialité n’est pas toujours facile à observer, et notre poète-critique en a fait l’expérience.

Le sens critique du poète eut l’occasion de s’exprimer dans un livre consacré à Guillaume Apollinaire et commencé au début de 1942. Dans son Testament d’Apollinaire, René voulut faire une critique affectueuse, nourrie d’une enquête auprès de ceux qui avaient bien connu l’auteur d’Alcools (dont Marcel Allain, co-auteur des Fantômas, André Salmon, André Billy, Pierre Roy, Louis de Gonzague Frick, Jacqueline Apollinaire ou Marie Laurencin…). Pas question pour ce jeune poète enthousiaste de compiler des références livresques ! Cadou avait à cette époque des vues bien arrêtées sur la manière de parler d’un écrivain et il s’en expliqua fermement dans une lettre à Jean Bouhier (9 janvier 1942) : « On n’écrit pas un livre avec des livres, mais avec tout son cœur et un immense amour. Quel travail écœurant que les prises de vue sur l’œuvre. Je voudrais faire déjà ma première déclaration d’amour ». Au début du second livre sur le « mal aimé » — Guillaume Apollinaire ou l’Artilleur de Metz — Cadou fit une honnête autocritique : « Je n’apportais rien de nouveau au personnage, et, un amour non déguisé pour cette vie aventureuse mis à part, ce Testament d’Apollinaire ne pouvait prétendre à autre chose qu’une reconnaissance de dette ». Le mérite du Testament d’Apollinaire tient à une sympathie communicative qui révèle autant Cadou que l’auteur d’Alcools.

Pour finir, je voudrais attirer l’attention sur la présence des références littéraires dans l’œuvre poétique. La mention directe ou allusive de tel ou tel écrivain dans les poèmes est, certes, le degré minimal de la critique mais elle en dit long sur l’idée humaniste que le poète se faisait de la vie. Cadou éprouve le besoin de citer ses frères en poésie, de les inclure chaleureusement dans le texte qu’il destine à ses lecteurs potentiels. Le jugement de valeur se réduit au constat : tel ou tel écrivain mérite d’être cité en raison de ce qu’il a vécu, de ce qu’il a écrit. Cadou témoigne de l’importance, dans son destin propre, de ses lectures, de sa façon de faire son miel lyrique des mots des féaux d’Orphée. Les mentions d’un auteur ou d’un livre dans un poème ont le tremblé de sa vie réelle, lamée, sans aucune affectation, de références littéraires. Dans ces cas, la référence vaut révérence et affirme mezzo voce que la littérature irrigue fertilement l’existence.

Dans la trame du poème, le fictif littéraire et le monde empirique ont un statut égal. Quelques écrivains ont droit, nommément, à un poème entier. Cadou réussit, à chaque fois, un amalgame rare, celui d’une évocation réaliste (portrait, détails biographiques) et la formulation de l’esprit général de sa création. L’homme réel le touche autant que le créateur. Soit le cas d’Antonin Artaud : le poème qui lui est adressé commence par une double comparaison qui traduit le regard fixe et alarmé du poète (O.C. 295) :

Avec tes yeux comme une sonnerie bloquée, Antonin

Comme un printemps foutu

Personne n’a décrit aussi justement, avec des mots simples voire familiers, le cri pathétique d’une âme. Le texte fait allusion à l’internement du poète à l’hôpital psychiatrique de Rodez, en 1943) mais il parle surtout d’un poète, d’un Orphée moderne dont les mains touchent follement des « fils électriques », cordes d’une lyre nouvelle, d’une « délyre » en quelque sorte. Quand René l’imagine « [pêcher] dans la rivière avec une arbalète » il fait probablement allusion à une pratique de la grande tribu mexicaine, dans laquelle Artaud a vécu lors d’un voyage à visée initiatique et dont témoigne son livre Voyage au pays des Tarahumaras (Fontaine, 1945).

On constaterait la même osmose entre l’homme et l’œuvre dans les poèmes dédiés, entre autres, à Serge Essenine (O.C. 327) ou à Jules Supervielle (O.C. 211). Les mots tantôt renvoient au parcours terrestre, tantôt sont tirés des intitulés des œuvres.

Dans plusieurs cas, René s’en tient à une allusion qu’il appartient au lecteur d’identifier, s’il le peut. La réception plénière du poème est alors tributaire de la culture du destinataire. Pour autant, il ne s’agit pas pour Cadou d’étaler ses connaissances. Ici, pas d’érudition cabotine. Rien à voir avec les mots savants dont Apollinaire, lecteur gourmand, pimentait certains poèmes. Dans Apollinaire ou l’Artilleur de Metz, Cadou épingla ces « souvenirs livresques […] pas toujours du meilleurs goût », du genre « immortels argyraspides » ou « dendrophores livides » qui « n’ajoutent rien à l’admirable Chanson du mal aimé » (p. 106). Dans la poésie de René, l’insertion des références littéraires répond à l’idéal de son équation « Poésie la vie entière ».

La présence des poètes est, majoritairement, précise mais elle peut être filigranée dans de subtiles allusions. Par exemple, le titre « Mehr Licht » (« Plus de lumière ! »), dans Grand élan (O.C. 118) est une citation des dernières et mystérieuses paroles de Goethe sur son lit de mort. S’agit-il du sentiment que la mort permet de connaître le fin mot eschatologique de l’existence, s’agit-il de l’espoir que le monde grâce aux écrivains soit toujours plus limpide, plus beau ? Le jeune poète se place ainsi sous l’obédience d’un grand lyrique allemand, en choisissant le lien discret de l’allusion, de la référence en demi-teinte :

Me reconnaîtrez-vous à ces mains ces prunelles

À ce cœur douloureux

Visages familiers

Plus de lumière encor sur mon front

Sur ma bouche

Et je vais gaspillant mon sang dans les rosiers (O.C. 118)

Très discrète aussi est cette pointe allusive : « la photographie / Mise en relief par Véronique » dans « Le portrait fidèle » (O.C. 340). Cadou aime les petites touches d’humour (ici un anachronisme concernant la « Sainte face » fixée par une sainte femme, pendant le chemin de croix). On trouve de semblables ruptures de ton dans des poèmes graves, notamment ceux qui concernent la religion. Cadou se souvient-il alors du Jarry de La Passion considérée comme une course de côte qui racontait ainsi l’épisode célèbre du chemin de croix : « La reporteresse Véronique de son Kodak prit un instantané » ?

La poème épistolaire à Pierre Yvernault, curé de campagne contient une citation qui a la même fonction de bémol au trop grand sérieux. Sans crier gare, Cadou impose un collage savoureux pour tout lecteur qui reconnaîtra un emprunt au roman policier Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux : « Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat » (O.C. 338). Pour le lecteur non averti, le texte s’intègre naturellement dans la logique d’un courrier envoyé à un prêtre rural ; de plus, sa joliesse et la rythmique charmante du parallélisme « presbytère/jardin » ne dépare pas le style de l’ensemble. Il ne déplaît pas au poète d’apparier, avec le sourire, une enquête et une quête, l’élucidation d’un mystère policier et l’adhésion fervente d’un homme à un mystère religieux.

Pour finir, intéressons-nous à l’incipit d’un poème de L’Héritage fabuleux (O.C. 313) :

« Me voici dans la vingt-neuvième année de mon âge

Avec beaucoup de litres bus derrière moi »…

Quand on lit cette ouverture du poème sans titre, il est difficile, pour qui connaît l’œuvre de François Villon, de ne pas se souvenir du début de son Testament :

« En l’an trentième de mon âge

Que toutes mes hontes j’eus bues ».

On peut penser que cette réminiscence, consciemment approximative, est lourde de signification. Cadou se sent très proche de Villon, non seulement par l’âge, mais aussi par un comportement pas toujours exemplaire (intempérance fautive, même vénielle, de tous ordres). Il s’agit d’un rapprochement fraternel avec un poète lyrique qui a parlé de sa vie avec une franchise tendre mais aussi gouailleuse.

Ces quelques exemples montrent la constance d’un lien cordial entre la vie et la littérature.

Petit bilan

On est frappé par la lucidité de Cadou à propos de sa poésie et de celle de certains écrivains, dont ceux de sa génération. Il a su trouver des mots mémorables pour analyser ce qu’il a nommé le « surromantisme ». Son sens des formules fait le bonheur, entre autres, des commentateurs. Quand il déclare à Michel Ragon, en 1943 : « Je serai le Francis Jammes de ma génération », il propose une analogie qui, une fois de plus sous sa plume, valorise un lien intergénérationnel et une fraternité littéraire.

En un temps où se multiplient des ouvrages prônant la « bibliothérapie », je pense à ce passage d’Usage interne où René évoque une littérature à grande vertu médicinale, celle qui a toujours eu sa préférence : « Je sais, dans nos campagnes, de ces plantes merveilleuses qui font bien plus pour la guérison des patients que toutes ces spécialités homologuées par Messieurs les critiques dont l’écœurante santé ne fait de doute pour personne » (O.C. 431). L’éloge des simples, dans tous les sens de ce mot, caractérise Cadou, merveilleux phytothérapoète, si je puis dire. C’est pourquoi, dès mon premier livre, René Guy Cadou dans son temps (1974), j’ai proposé de créer l’adjectif-valise « cadoucéen », où fusionnent « Cadou », « caducée » et, pour l’oreille, « douce », comme la médecine du poète qui nous réunit.

Amis, j’aimerais vous avoir convaincus que celui qui avait déclaré « la poésie a besoin de chlorophylle » en avait largement dispensée dans son œuvre critique.

Christian Moncelet

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Contribution de Jean-Claude Martin

(à venir)

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Témoignages : textes et synthèse par Noëlle Ménard

(à venir)

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Contribution de Jean-François Jacques

Les grandes périodes de la vie d’Hélène Cadou sont bien connues. Son adolescence heureuse à Nantes, l’irruption magnifique de René Guy Cadou dans sa vie en 1943 – et les presque 8 années de vie radieuse qui ont suivi, puis, à la mort de René, 42 ans de vie Orléanaise avant le retour à Louisfert et Nantes. De cette vie Orléanaise, nous connaissons surtout son métier de bibliothécaire, son dévouement inlassable à l’œuvre de René, et le développement de sa propre œuvre poétique à partir de 1977, avec « Les pèlerins chercheurs de trèfle », première édition d’une longue série chez Rougerie ou Jacques Brémond. Deux plaquettes avaient précédé, en 1955 & 1958, chez Seghers.

Sur cette longue période Orléanaise, je voudrais ici m’attacher plus particulièrement à son intense implication professionnelle et militante dans la vie culturelle de la ville, particulièrement dans les années 60 et 70 : c’est un aspect de sa biographie beaucoup moins connu. Je le ferai en particulier en évoquant quelques-unes des personnalités avec lesquelles elle a travaillé : car il n’y a pas de hasard, disait-elle, il y a surtout l’ange qui a toujours veillé sur elle, et cet ange l’a mise en présence de personnes d’exception.

Tout d’abord, la carrière de bibliothécaire d’Hélène Cadou.

Au lendemain du 22 mars 1951, Hélène est démunie. Elle savait depuis de longs mois ce qui l’attendait, mais le silence qu’elle s’imposait faisait qu’elle ne pouvait en aucun cas s’y préparer. Mais il faut vivre : elle espère un temps reprendre le poste d’instituteur de René, l’Académie ne veut pas ; elle hésite devant d’autres voies, heureusement les amis veillent.

A Orléans, le peintre Roger Toulouse avait été initié à la poésie de l’École de Rochefort par son ami Max Jacob, rencontré en 1937. Il était venu à Louisfert en 1947, dès ce moment très fidèle à René Guy et Hélène, puis en 1948, ils se revoient au moment du transfert des cendres de Max Jacob en 1949. Il deviendra un fidèle des poètes de l’École : Bouhier, Manoll, Bérimont… Il connait aussi Roger Secrétain : celui-ci était une personnalité hors du commun. Largement autodidacte, excellent violoniste, journaliste, spécialiste de Nietzsche, de Péguy, de Montherlant (qu’il a préfacé pour La Pléiade), il est aussi un ami de Max Jacob et un bon connaisseur de Cadou. En 1951, il est directeur de La république du Centre, avant d’être élu député en novembre 1951, conseiller municipal en 1953, puis Maire d’Orléans de 1959 à 1971. Tous les deux proposent à la ville de recruter Hélène à la Bibliothèque municipale. Avec Marguerite Toulouse, ils sont ainsi de très fidèles amis et soutiens. Hélène est tout d’abord logée à Orléans chez les parents de Marguerite, quai Saint-Laurent, dans le petit logement où la précéda Max Jacob en 1942.

Hélène prend son poste le lundi 10 septembre 1951, comme rédactrice auxiliaire. C’est le début d’une longue carrière de bibliothécaire, ponctuée de promotions. Elle se forme au métier en passant le Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire, qui vient d’être créé, en choisissant la spécialité « Jeunesse » : cela lui permet d’être titularisée. En 1961, la Ville créée un poste de Bibliothécaire de 2ème catégorie, qu’elle obtient après avoir passé un concours. Courageuse, elle reprend ses études de philosophie pour passer en 1978 le certificat qui lui manquait pour la licence. Cela lui permet de progresser encore, et d’être nommée bibliothécaire de 1ère catégorie : à l’époque, il n’y avait pas de grade de Conservateur municipal, le grade étant réservé au personnel d’état nommé dans les bibliothèques classées. Elle continue, avec un certificat de philosophie politique en 1979 pour accompagner sa maîtrise, obtenue en 1980 avec mention très bien. Bien sûr, son sujet de mémoire est une « Méditation sur le thème de la mort dans « Poésie la vie entière de René Guy Cadou ». Elle en tirera « Une vie entière », aux éditions du Rocher.

Quand elle arrive en 1951, Georges Bataille vient d’être nommé à Orléans, venant de la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras où il ne se plaisait pas. Il reste à Orléans jusqu’en mai 1962. Bien entendu, Hélène connaît l’œuvre ; il écrira à Orléans certaines de ses œuvres les plus fortes. Hélène noue une relation amicale avec son épouse Diane. Elle apprend à connaître l’excellent directeur de bibliothèque qu’il est, et devient vite son adjointe. Tous les deux font progresser la lecture publique à Orléans et dans ses environs : création d’une véritable bibliothèque pour la jeunesse, d’un bibliobus urbain et périurbain, d’une véritable section de prêt, et bientôt d’annexes. Hélène est ensuite chargée du fonds d’étude, crée un fonds de livres d’artistes et de bibliophilie contemporaine … Au départ de Bataille, nommé à Paris peu avant sa mort, elle assure de mai à septembre l’intérim de la direction.

François Hauchecorne succède à Bataille. Il arrive de la Bibliothèque nationale d’Alger (où il exerçait depuis 1948) en septembre 1962. Le hasard fait qu’il est un ami de son beau-frère André Jacques, époux de la sœur d’Hélène, Jeannette, et parrain de leur fille. Nouveau tandem, efficace et novateur, à une époque de grand développement pour la ville d’Orléans avec la création de l’Université et du quartier de la Source, sous l’impulsion du Maire Roger Secrétain. Une très belle bibliothèque annexe est créée.  Hélène est très active dans la préparation des expositions organisées par la Bibliothèque municipale d’Orléans :

-       Jean Cocteau et le groupe des six, 1970

-       Georges Bataille, 1971

-       Antonin Artaud, 1972

-       Max Jacob, 1973

-       « Bestiaire : un poète, un peintre, Jean Rousselot et Roger Toulouse », 1976

Hélène Cadou bénéficie de la part de la ville d’une très grande confiance. Le Maire Roger Thinat et le Secrétaire général, Lionel Marmain, lui proposent en 1972 de diriger le Service des Affaires culturelles de la ville. En septembre, elle retire sa candidature : « Peut-être donnez-vous à la partie administrative et financière du Service des Affaires culturelles une place trop importante. Les propositions de coordination que vous formez sont par contre tout à fait dans la ligne de ce que je souhaiterais…. Je regrette que vous retiriez votre candidature » lui écrit Roger Thinat, le 19 septembre 1972. Par ailleurs, les projets menés à bien à la Bibliothèque comme à la Maison de la Culture la mettent en relation épistolaire ou directe avec un grand nombre de personnalités qui la marquent, et… qu’elle marque : Alain Cuny, Maurice Blanchot qui lui adresse une très belle lettre sur la nécessité du « silence » concernant la vie privée de Bataille, Gabriel. Monnet, Bernard Noël, etc.

De ses activités concernant René Guy, très nombreuses, je ne retiendrai ici que les deux expositions importantes consacrées à René Guy Cadou : celle de la Maison de la Culture de Bourges, conçue en 1965 par Bernard Richard en collaboration avec Hélène, suivie de celle du CRDP d’Orléans 1979, conçue par Larousse.

François Hauchecorne meurt brutalement le 9 septembre 1981, c’est un déchirement pour Hélène qui ne retrouvera pas avec ses successeurs la complicité créative qu’elle a pu avoir avec lui.

La Maison de la Culture d’Orléans.

En mars 1967, une cinquantaine de personnes réunies par François Hauchecorne décident de travailler à l’implantation d’une action culturelle permanente et à la construction d’une maison de la culture. Olivier Katian, directeur de la Comédie d’Orléans depuis deux ans, va pouvoir mettre en œuvre ses projets novateurs. Le maire, Roger Secrétain, offre provisoirement la Maison de Jeanne d’Arc réaménagée. Hélène devient présidente de la maison de la Culture, officiellement dénommée « Centre d’animation culturelle d’Orléans et du Loiret » (CACO).

S’ouvre alors une période extraordinaire, où le trio qu’elle forme avec Olivier Katian et Louis Guilloux fait preuve d’une vitalité, d’une imagination et d’une efficacité admirables. Je cite Hélène, qui écrit fin 1968, dans un texte accompagnant le document d’adhésion pour l’année 1969 – 1970  :

« Comme le disait Guillaume Apollinaire, cet homme habité par le futur, il faut « embrasser d’un coup d’œil le passé, le présent et l’avenir », et, surtout, cesser de les percevoir contradictoirement. Si cette continuité n’est pas inscrite, au départ, dans notre dessein, si cette volonté d’invention ne nous anime pas, nous ne ferons que répéter, rassurer, remédier. Il s’agit, au contraire, d’ouvrir à tous les portes d’un domaine privilégié qui peut devenir quotidien. Certes, la Maison de la Culture ne sera pas une fin en elle-même mais une possibilité parmi d’autres, car la Maison de la Culture idéale serait finalement le carrefour, le marché, la ville elle-même.

Nous n’en sommes pas là. Mais nous pouvons, du moins, tenter de faire que naisse une relation nouvelle entre les personnes et les manifestations dites culturelles ou artistiques, nous pouvons espérer qu’au mouvement d’instruction gratuite et généralisée lancée au début de ce siècle réponde à notre siècle, comme un nouveau pas en avant, une facilité d’accès aux richesses artistiques réservées jusqu’ici à une minorité jugée seule apte à les recevoir ».

Ce texte évoque une partie du « programme » de la Maison de la culture à venir, dont la construction débutera en 1973. Ce programme prévoit en particulier une novation importante : un pavillon réservé aux enfants : « Musée pour enfants », discothèque, coin lecture, salle de jeux, atelier d’expression libre.

Dans une lettre adressée à Hélène Cadou et Olivier Katian le 20/12/1967 (soit quelques mois après la création du CACO)  le photographe René Maltête reprend ainsi ce programme :

« Sur le plan local, je suis enthousiaste. Je crois que cette Maison de la Culture est une grande chance pour Orléans. Une chance qui doit s’étendre, s’amplifier pour longtemps. Une maison ouverte à tous les vents de la pensée, de la sensibilité. Une maison pour tous et pas seulement pour les favorisés et que je souhaite un jour fréquentée par tous. Une maison dont le but est de rendre l’homme meilleur, parce que mieux informé. Ne subissant plus la loi des tricheurs, des démagogues, des mauvais bergers. Une Maison pour rendre l’homme plus lucide, plus sensible et plus responsable. »

Un autre texte évoque la place du livre et de la bibliothèque :

« Une conception traditionnelle avait fait des bibliothèques un sanctuaire où reposent, denrées de luxe et rarissimes, des objets au caractère sacré véhiculant une pensée réservée à une élite. Or les livres sont, entre autres et avant tout, des stimulateurs à la création car ils ne constituent qu’une proposition qui trouve – ou non -un achèvement dans l’esprit de celui qui la reçoit. » Suit une longue énumération des caractéristiques de la bibliothèque idéale à ses yeux : dynamique, échange, gratuité, considération du livre pour ce qu’il peut apporter et non en tant qu’objet, etc.  (vous trouverez ce texte in extenso dans la version numérique de cette intervention).

Louis Guilloux, l’inspirateur.

René Guy Cadou avait fait la connaissance de Louis Guilloux par l’intermédiaire de Julien Lanoë, et bien sûr de Max Jacob. Après plusieurs années de correspondance et d’admiration réciproque, ils se retrouvent aux obsèques tardives de Max Jacob le 5 mars 1949.

Hélène Cadou, lui propose de devenir Conseiller culturel de la Maison de la Culture, dès 1968. Il avait participé à Saint Brieuc à la création d’une « Maison du peuple », nom tiré de son roman, lieu symbolique de l’éducation et de la culture populaire. Il vient donc régulièrement à Orléans, où ses convictions en faveur d’une action culturelle qui aurait d’abord les publics comme principaux acteurs, où la relation de tous aux artistes et aux mouvements créateurs primerait. .  Louis Guilloux, humaniste et pragmatique : « La question n’est pas de savoir quel est le sens de cette vie, mais qu’est-ce que nous pouvons en faire ? ». Louis Guilloux, indépendant : « Sachons rester libres de ne pas se conformer à une image ».

Je cite ses Carnets 1944-1974 (Gallimard 1982), à la date du 8 mai 1968 : « Je me sentais assez fatigué en arrivant à Orléans, où Hélène Cadou et Olivier Katian sont venus me chercher à la gare, mais cette fatigue a complètement disparu dès le début de la soirée à la maison de la culture où le débat était sur la violence, à propos du meurtre du pasteur King, de celui de Bob Kennedy et des évènements récents à Paris et en France. … [le lendemain, ils se rendent tous les trois à Beaugency, puis à La ferté Saint-Aubin] « …et, revenant à Orléans, nous avons appris que, dans la nuit, un commando de cent à cent cinquante « paras » – ou soi-disant tels – avaient chassé, à six kilomètres d’Orléans, au campus de La Source, les étudiants qui occupaient les lieux, et fait un certain nombre de blessés. On nous avait prévenus, d’autre part, que le même commando avait annoncé son intention de procéder aujourd’hui même, à une autre expédition contre la maison de la culture où nous devions, à partir de quatre heures, reprendre le débat de la veille sur la violence […] Nous n’avons pas cru, pour autant, renoncer à la réunion promise […] Tout s’est passé très calmement. Hélène Cadou, effrayée par une assez étrange visite de deux inconnus chez elle ce matin, a décidé à l’instant de ne pas rentrer chez elle et de passer la nuit en ville, à l’Hôtel. » A travers l’anecdote, ce texte exprime bien et les thématiques du moment, et la détermination des trois acteurs !

Olivier Katian, le troisième acteur.

Une interview d’Olivier Katian pour la revue ATAC-Informations de mai 1975, peu avant l’ouverture du « Carré Saint-Vincent » qui va abriter la MCO, donne une idée précise du projet culturel qui les anime : « Je suis Orléanais, je veux être parmi les orléanais, vivre leur vie, voir les problèmes en fonction de leurs conditions de vie. On a une vocation d’implantation, d’abord. C’est un des facteurs principaux de l’action culturelle. Il s’agit de nous sentir issus d’un besoin non exprimé mais que nous devons percevoir en vivant au milieu des gens […] Et pour vivre cette implantation, je dis priorité aux expositions qui touchent le maximum de public, priorité à l’animation qui fait vivre le spectacle. Je suis beaucoup plus homme d’action culturelle qu’homme de spectacle ».

D’autres acteurs culturels collaborent avec Hélène au sein du CA de la MCO.

Le plus proche fut sans doute Guy Dandurand, professeur à l’École normale d’Orléans, collègue et ami de Roger Toulouse, écrivain et poète, excellent analyste de Georges Bataille comme des œuvres de Toulouse. « Il savait avec infiniment de modestie partager son savoir et faire naître l’enthousiasme » : ainsi est-il décrit dans un  Il est décédé en 2007.

Il y eut notamment, pour une période brève mais dense, Bernard Richard, qui, une vingtaine d’année plus tard, à la DRAC des Pays de Loire, œuvrera très efficacement, avec d’autres, pour Louisfert. Bernard Richard est le secrétaire général de la Maison de la Culture de Bourges, et, en 1965, commissaire de l’hommage qu’elle consacre à René Guy Cadou. Hélène Cadou collabore donc avec lui. En 1969, elle se tourne vers lui quand elle cherche un chargé de relations publiques. Intéressé par la perspective de la publication d’un mensuel dont Louis Guilloux ferait l’éditorial, Bernard Richard accepte. Presque aussitôt, dès l’été 69, Bernard Gilman, adjoint à la Culture de Hubert Dubedout à Grenoble, lui propose de diriger le théâtre et l’action culturelle de la ville. « Je n’ai donc travaillé que quelques mois à Orléans, m’écrit-il, à mon grand regret, car j’étais en très bons termes avec la merveilleuse Hélène et avec le remarquable Louis Guilloux. »

La fin de l’aventure.

Marc Baconnet, inspecteur pédagogique régional, qui lui succéda à la présidence de l’association, qui m’écrit : « … Quand Hélène Cadou a su que c’était Irène Ajer qui était nommée directrice de la MCO, elle a immédiatement démissionné de la présidence, car elle se méfiait beaucoup d’une personne qui venait du ministère (Irène Ajer était dans l’entourage de Gaëtan Picon, bras droit de Malraux). Cela a surpris le maire de l’époque, Roger Thinat, qui n’a pu qu’accepter la démission et m’a alors demandé d’assumer la présidence. […] Mais nous avons continué à avoir de bons rapports. Grande dame, distinguée et réservée, elle m’impressionnait et je fus triste de la voir partir. Elle cachait une grande sensibilité et une réelle préoccupation des autres, elle savait accompagner et conforter les interrogations et les doutes des créateurs qu’elle fréquentait, comme le peintre Roger Toulouse, grand ami de René Guy Cadou, et aussi moi-même, quand je lui ai donné à lire le manuscrit de mon premier roman. Elle connaissait les affres de la création et savait aider ceux qui se confiaient à elle. »

Hélène annonce cette démission au Maire le 13 juin 1977, et la confirme par une lettre du 14 juin 1977, adressée au ministère de la Culture.

Au sein du Conseil d’administration de la MCO se trouve aussi en 1971 William Marois, recteur d’académie à Nantes – mais à l’époque jeune étudiant. Voici le témoignage qu’il a communiqué à Noëlle Ménard, qui diffère un peu : « Présidente, elle gérait avec beaucoup d’engagement la MCO alors dirigée par Olivier Katian. […] Il y avait une vraie dynamique culturelle durant ces années ; Olivier Katian dirige, anime, crée. L’association de gestion accompagne ; Hélène Cadou discrète mais engagée est très présente. » Fin 1975, se tient la première assemblée générale après le départ d’Olivier Katian : « Hélène Cadou et moi-même sommes, avec d’autres, candidats à notre renouvellement. Mais nous ne fûmes ni elle, ni moi, réélus… Certains milieux culturels s’étaient organisés et il fallait probablement solder « l’ère Katian », l’ère d’une culture pour tous dont Hélène Cadou était le symbole (et moi-même aussi accessoirement). Je ne sais comment elle a vécu ces évènements. Mais au regard de son engagement, alors qu’elle n’avait compté ni son temps ni son énergie pour créer et faire vivre la MCO, je considère que ce fut une terrible injustice et la manifestation d’une profonde ingratitude de la part de certains milieux. Pour ce qui me concerne, à 21 ans, j’avais travaillé avec une femme remarquable. »

C’est bien la fin de l’aventure MCO ; elle en sort couverte d’honneurs : Ordre du Mérite en 1975, Arts et Lettres en 1982. Mais c’est aussi le début d’une autre période de la vie d’Hélène Cadou : celle de son importante production poétique, qui lui vaut le prix Verlaine en 1990. Elle commence avec « Les Pèlerins chercheurs de trèfle » en 1977. Suivent 21 recueils et deux livres sur René Guy, un nombre très important de conférences, de rencontres, d’animations en milieu scolaire, jusqu’à son retour à Nantes et Louisfert en 1993. Mais c’est une autre histoire pour Hélène Cadou, si discrète et si forte, toujours à la fois dans le quotidien et le futur à la fois :

A n’y pas croire

Chaque matin

Le don de vie. L’arbre boit le soleil

Pour grandir

Un enfant court

La parole s’ébroue

Ici et là

Si peu de temps

Pour dire

Ce jour furtif

Qui se nomme aujourd’hui.…

Jean-François Jacques

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Contribution de Vincent Jacques

Contribution de Luc Vidal

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Contribution de Patricia Barreau-Yu

BARREAU-YU PDF[51] Patricia

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Contribution de Sybille Orlandi

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Contribution de Ghislaine Lejard

RENELENE  en âme commune

Hélène Cadou née le 4 juin 1922 à Mesquer est décédée à Nantes le 21 juin 2014 soit 63 ans après le décès de René ; elle fut celle qui en porta le souvenir et ne cessa de dire cette communion qui fut la leur depuis leur rencontre à Clisson le 17 juin 1943. Une communion qui jamais ne s’achèvera, elle était son âme sœur : « Depuis le temps que je t’invente fatalement tu me ressembles. » R G Cadou. 4 vers d’Hélène font écho à ces 2 vers :

« Peut-être arriverai-je

Sur le seuil du dernier soir

Avec mon âme comme une eau tranquille

Dans la tienne. » (1)

En ce mois de juin 2014, elle est enfin allée le rejoindre dans son éternité, en leur éternité sur les « routes du ciel ».

« Mais laissez laissez-moi aller

Il est là de l’autre côté

Peut-être qu’il aurait bien froid

Dans une éternité sans moi ! » (2)

Hélène avait rencontré l’écriture de René Guy Cadou à 15 ans, son père Julien Laurent lui avait donné à lire Brancardiers de l’aube que Georges Cadou le père de René lui avait offert. Hélène aime la poésie et étudiante en lettres à Nantes elle publie ses premiers poèmes sous le pseudonyme de Claire Jordanne ; elle participe en 1943 à un recueil collectif Sillages. Le groupe demande à un jeune poète René Guy Cadou de parrainer cette publication, ils se rencontreront le 17 juin 1943 à Clisson, ce sera pour Hélène et René le coup de foudre que le poète retrace dans son poème intitulé justement 17 juin 1943.

Elle écoutera, conseillera et lira les poèmes de René Guy Cadou pendant toutes les années que le couple passera à Louisfert. Écrira-t-elle durant ces années ? nul ne le sait. Elle cesse de publier, il semble que la présence de René et l’écriture de René Guy (3) la comblent et nourrissent sa passion pour la poésie.

Après la mort du poète le 21 mars 1951, Hélène ne cessera de parler de René au présent, « Dans ce présent des peintres et des poètes qui arrête le temps et donne à chaque lumière à chaque sensation un goût d’éternité. » Philippe Delerm (4)

Il faudra attendre 50 ans pour que Hélène livre ses souvenirs ; au crépuscule de sa vie, elle osera dévoiler de leur intimité à Louisfert et parler de la douloureuse expérience de la maladie qui emportera René ; elle publiera une magnifique autobiographie : C’était hier et c’est demain ed du Rocher (2000), elle y révèle une expérience amoureuse au-delà même de la présence, le texte est un hymne d’amour charnel et spirituel , intact malgré les années d’absence !: «  Les années passèrent, le temps s’épaissit, et pourtant aujourd’hui encore, il me suffit de fermer les yeux, dans le silence, pour deviner, sous ma  main, la chaleur de ton poignet, pour sentir en moi cette paix rassurée. » (5)

Hélène incarne l’aimante, l’amante dans l’esprit du Fin’amor, elle porte en elle et pour toujours l’amour qui l’a fait naître, l’amour présent et déjà absent… « Tu es en moi pour toujours » (6). Durant plus de 60 ans, elle vivra dans cette « grande joie silencieuse » dont parlait René Guy Cadou, car Hélène a cette capacité, malgré l’absence, de vivre à « cœur ouvert » et de regarder « les éclats de soleil / Et les bourgeons au fond des ombres. »

Après des années de silence poétique qui correspondent au temps partagé avec René et 5 ans après sa mort, Hélène entre définitivement en poésie ; elle publie en 1956, en ce douloureux mois anniversaire de mars, un recueil : Bonheur du jour ed Seghers. Elle s’adresse à René, lui redit son amour et sa gratitude et livre aux lecteurs le sens même de son retour en écriture : redonner vie à René Guy en prolongeant sa parole et en le faisant communier à la sienne :

« Je sais que tu m’as inventée

Que je suis née de ton regard

Toi qui donnais la lumière aux arbres

Mais depuis que tu m’as quittée

Pour un sommeil qui te dévore

Je m’applique à te redonner

Dans le nid tremblant de mes mains

Une part de jour assez douce

Pour t’obliger à vivre encore… »

Dès années plus tard, pour le n° 25 de la revue À Contre Silence, Hélène confiera au poète Christian Bulting : « Non seulement survivre, mais aussi tenter de poursuivre le dialogue, d’apporter une réponse à celui qui m’avait tout donné. »

Hélène ne cessera de donner rendez-vous à René et pour elle, la nuit ne sera jamais totale, car toujours au creux de la nuit, une lampe veille ; elle ne connaîtra pas la désespérance, elle sait que après l’ombre et la souffrance le printemps revient :

« Il y avait tant de silence

Tant de présence dans cette chambre

Toutes les lampes

Sur nos lèvres le même sourire

Que lorsqu’ELLE est venue vers toi

Elle avait le visage du printemps. » (7)

La poésie d’Hélène prolonge le dialogue amical que René Guy avait avec la nature. Elle le rejoint en ce même amour pour le monde animal et végétal où elle ne cesse de se ressourcer. Elle est bien Hélène du règne végétal et le monde toujours entre dans la chambre, comme il le faisait en la maison d’école à Louisfert ; l’arbre, l’oiseau, la fontaine…viennent se réchauffer en la maison d’Hélène, en la chambre d’Hélène : « À l’heure où la fenêtre boit/ l’eau douce de la nuit… » (8)

Dès ce recueil, le bonheur du jour, il y a déjà cette atmosphère commune que souligne Jean Rouaud dans la préface de la réédition aux éditions Bruno Doucey : « On est heureux de retrouver cet attirail commun au jeune couple fait de lampes basses et de rosées, de pivoine et de gel sur la vitre, de pommiers et de migrations d’oiseaux. »

Ce regard qu’elle ne cessera de porter sur le monde a été initié par René Guy, elle le prolonge, allant même jusqu’à se demander si sa poésie ne vit pas à travers elle une transmutation :

« Est-ce la poésie d’un autre en moi transmuée ?»( 9)

Entre Hélène et René le dialogue jamais ne s’interrompra :

« Vous parliez de silex

De cendre

De refus

Mais à la pointe de l’espoir

Il y a ce front tendu

Le dialogue qui se perpétue. » (10)

Si René Guy a donné naissance à Hélène, à son tour Hélène donnera naissance à René Guy, il devient l’enfant qu’elle n’a pas eu, elle le porte en elle, Hélène orpheline de sa maternité ; comme une mère, elle berce celui qui n’est plus en une berceuse aux accents universels :

« Dors mon enfant paré de lys et de silence

Dors sur le grand vaisseau qui traverse le temps

la nuit est douce

…………………………

Je rentre sous la lampe avec ton souvenir

plus calme qu’un goéland

Dors mon petit enfant

……………………….

Dors toi qui connus le malheur de vivre

Dors… » (11)

« La chambre de la douleur » que connut René Guy, il la lègue à Hélène…comme lui qui a écrit au-delà des absences, Hélène écrira au-delà de l’Absent. Ces deux vers, écrits par René Guy dès le 17 juin 1943, jour de leur rencontre, ont un accent prémonitoire : « Sans rien dire, je pris rendez-vous dans le ciel / Avec toi pour des promenades éternelles. » L’autre déjà absent de son vivant !

Après la mort de René, la maison d’école de Louisfert, haut lieu de la poésie du XX ème siècle, Hélène en fera une maison de mémoire. Ce lieu plus que tout autre lui sera essentiel, elle en sera des années la gardienne, elle accueillera et ouvrira tous les étés durant ses années de retraite ce temple de la poésie qui fut aussi le temple de leur amour. Elle y retrouvait charnellement la présence de René qui n’a cessé d’y demeurer. Elle y écrivit sûrement …

Hélène jusqu’à la fin de sa vie continuera à vivre à la hauteur de leur relation, à la hauteur de la Poésie de l’homme aimé ; elle vivra une ascèse amoureuse à la poursuite du Graal perdu. L’Absent lui apprend que tout est don, que tout ce qui est donné est sauvé, que la mort ne peut rien contre l’Amour.

Cette ascèse est le terreau de sa poésie et elle est habitée de spiritualité, elle fait écho à la quête spirituelle de René Guy, une spiritualité qui rejoint la figure christique, source d’inspiration et d’espérance, un Christ pour Hélène « aux innombrables visages transitoires. » (12)

En la bibliothèque de René et Hélène, figuraient de nombreuses œuvres mystiques du XII éme au XVII ème  parmi lesquels : Saint François d’Assise, Sainte Thérèse d’Avila, Saint Jean de la Croix…

La poésie d’Hélène est une poésie lumineuse, vivante et si parfois elle est teintée de mélancolie, elle n’est jamais triste, car toujours habitée ; c’est une poésie du dépouillement, une poésie de méditation et de contemplation. La sérénité l’habite à l’image du visage d’Hélène, lumineux et serein. Elle était habitée d’une joie et d’une paix intérieures.

C’était une femme solaire, pour ceux qui ont eu la grande joie de la rencontrer, elle était bien vectrice entre le visible et l’invisible.

Fragile, fidèle et d’une grande force spirituelle ; une grande dame tout autant qu’une grande poète ce que dit parfaitement le poète Gilles Baudry : « Pour avoir su élever au-dessus de l’absence un chant d’amour dans une tonalité qui aurait pu être crépusculaire et qui est nuptiale ; pour nous avoir appris que la perte irréparable pouvait être porteuse de vie, vous êtes une grande dame de la poésie. » (13)

Elle a su écrire une poésie de douceur, de confiance et d’apaisement, qui a pu transfigurer à travers les mots la vie et la mort, elle a pu restituer la vie sans René, en un va et vient entre la terre et le ciel, entre hier et aujourd’hui. Cette poésie de dialogue avec l’aimé, avec les éléments, avec les êtres, avec Dieu et les lecteurs, c’est une poésie de l’éveil spirituel, elle est « une quête permanente de l’éternité. » Sylvia Karila (14)

Cette écriture, sculpte les mots et les poèmes, elle fait jaillir ce qui n’était pas visible comme le sculpteur donne à voir la forme qui se cache au cœur de la pierre.

Sa poésie dit le monde et en une peinture « spirituelle » fait naître un paysage de l’âme où se retrouvent Hélène et René en une âme commune ; en communion d’esprit et d’âme, ils feront œuvres différentes, la lumière de l’un éclaire l’œuvre de l’autre. La parole de l’un fait naître la parole de l’autre :

« De cette mort

Non mortelle

Tu renais en vivante vie

En ce jour d’hui

Ta parole me fait parler

En ce jour vivant

Quand toi tu es

Depuis si longtemps

Racine parmi les racines. » (15)

Ils marchaient ensemble, humainement, affectivement, spirituellement et poétiquement ; qu’ils marchent maintenant : « Par des avenues éternelles/ Vers des banlieues perdues de l’Univers. » (16)

Elle et lui nous laissent en héritage, une poésie selon la belle formule de Gilles Baudry : « Pétrie d’une humanité rayonnante, d’une sensibilité chaleureuse. »

Ghislaine Lejard

Article paru dans la revue Spered Gouez n° 23 en 2017

Notes

Renélène, signature commune élaborée par René sous un dessin autoportrait du poète lié à celui d’Hélène.

1-9- 10-11-12-16 : Cantate des nuits intérieures ed Seghers (1958)

2-7-8 : Le bonheur du jour ed Seghers  ( 1956)

3 – Hélène n’appelait jamais l’époux René Guy, mais René, lorsqu’elle parlait du poète, elle le nommait René Guy.

4- préface de C’était hier et c’est demain ed du Rocher

5 (p.50-51)- 6 (p.148)  C’était hier et c’est demain ed du Rocher

14- Revue Signes n° 15-16 Hélène et René Guy Cadou (p.74).

15-» Hélène Cadou  Mise à jour Librairie Bleue, 1989

Hélène Cadou a obtenu le prix Verlaine en 1990

Elle a été élue membre de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire en 1993

Elle était Chevalier dans l’Ordre national du Mérite et Chevalier dans l’Ordre des  Arts et Lettres.

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Les Actes du Colloque des 20,21 et 22 mars 2014, organisé par l’Université permanente de Nantes et les Cahiers des Poètes de l’Ecole de Rochefort sont publiés par les Editions du Petit Véhicule à Nantes : René Guy Cadou et Hélène Cadou, Poésie et éternité, Les Cahiers des Poètes de l’Ecole de Rochefort-sur-Loire n°4.

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Voici la contribution d’Alain Germain au Colloque de 2011. (n.b. Tous les extraits de l’œuvre ne sont pas donnés. Les références des pages sont celles de l’édition de 2001 de « Poésie la vie entière, chez Seghers »).

EVOCATION   DE  RENE  GUY   CADOU

A  la  mémoire  de  Daniel  Briolet

« Art poétique »

Quand  ce sera la nuit
Et toi tout seul dans une limousine
Quelque part sur une route de forêt
Quand ce sera nuit noire
O mon poète aie garde d'allumer tes phares
Appuie de toutes tes forces sur le champignon de la beauté
Sans rien savoir
Et sans souci du flot battant ton pare-brise
Enfonce-toi comme un noyé dans la nuit rageuse et grise
... (Poésie la vie entière, p.290. Seghers).

On a déjà tellement parlé de Cadou , on l’a même aussi si souvent chanté qu’il peut paraître  bien difficile , voire prétentieux , de dire sur ce poète des choses nouvelles , de présenter sa poésie avec des mots neufs . C’est pourquoi , en m’en excusant par avance , je parlerai donc de moi… et de lui bien sûr. En effet , chacun porte en lui son Cadou personnel. L’exégèse aura toujours beau faire et beau dire , elle n’ouvrira jamais à elle-seule la première porte qui donne accès à la poésie , la porte du cœur, ni celle , plus secrète encore , qui protège son trésor , la porte qui ouvre sur ce qui en fait sa richesse profonde : l’indicible. Aussi s’agira-t-il bien plus pour moi d’évoquer René Guy Cadou que de le raconter. Mon approche  du poète et de sa poésie n’engagera que moi. Ce  sera en quelque sorte mon « cri du cœur ».

« C’est bien toi »

C'est bien toi
Je ne t'ai jamais vu
Et je te reconnais
Tu es celui que j'attendais...

(Poésie la vie entière, p.42. Seghers)

L’impérissable  présence

J’ai donc pris la lampe qu’il me tendait et depuis je lui parle  cœur à cœur. Entre les pleins pouvoirs de la parole et la plus haute tentation du silence je n’ai cessé d’avancer en sa compagnie. Ce fut d’abord par un long silence ému que commença notre compagnonnage. J’avais 16 ans à l’époque et à cet âge une histoire d’amitié est toujours exaltante. C’est pourquoi , à mes yeux , la rencontre de René Guy Cadou – au même âge que moi – avec Michel Manoll me parut exemplaire. On connaît sa remarquable présentation de l’œuvre de Cadou dans la collection des Poètes d’aujourd’hui chez Seghers .

A la mort de son ami , Manoll écrira un ensemble de poèmes à sa mémoire et réunis sous le titre de Louisfert-en-Poésie :

« Laissez-moi entr’ouvrir cette porte » p 26 (Louisfert-en- poésie)

Cadou, de son côté, avait souvent écrit des poèmes à Michel comme cette ‘’Lettre en franchise’’ :

« Lettre en franchise » p 214

Le long compagnonnage

Cette émotion, de ma part, à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure s’est très vite doublée d’un étonnement admiratif, muet lui aussi, à la lecture de ses premiers  recueils que Roger Toulouse m’avait fait découvrir à l’Ecole Normale d’Orléans. Et l’avenir allait me donner encore d’autres raisons d’admirer ce talent si précoce. En effet la fréquentation assidue de ses œuvres complètes publiées en 1973 mettait au grand jour une évidence : dès ses premiers recueils, et j’ose l’affirmer, dès ses tout premiers vers, Cadou – et il n’avait alors que 17 ans – avait trouvé et déjà exploité son registre de langage poétique définitif. Ses poèmes de jeunesse, très ‘’Reverdy ‘’, comme le lui écrira malicieusement Max Jacob, plaquaient déjà leurs premiers accords sur le mode majeur, celui des grand recueils, des Biens de ce Monde et d’Hélène ou le Règne Végétal. La mise en réseau de ses poèmes révèlera plus tard  la cohérence profonde de sa démarche tant sur le plan de ses objectifs que de celui du fond et de celui de la forme ( puisque son champ d’investigation métaphorique  se met très vite  en place ).

 » Appel lointain des Feux  » p 17

 » La Parole » p 153

De son écriture, Cadou n’a jamais cessé de parler, de son écriture et de ses objectifs, on le voit ici. Pour lui, la création poétique relève d’une urgence et s’apparente à un exercice de haute voltige. Elle se fait jour le soir, si j’ose dire, et regarde le ciel dans une irrésistible pulsion ascensionnelle. La Parole est « lancée sur le circuit vertigineux du Temps ». Il y aura beaucoup à dire sur cette image qui parle à mots couverts de l’objectif profond du poète, de cette lumière entrevue au fond de la nuit et qu’il s’agit pour lui d’atteindre.

Pierre Reverdy, à la manière d’un avertissement que Cadou, grâce aux conseils de  Michel Manoll puis de Max Jacob avec lequel celui-ci l’avait mis en relation, a très vite compris, écrit dans Le Gant de Crin : « Prenez garde, les mots sont à tout le monde, vous êtes donc tenu de faire des mots ce que personne n’en fait ». C’est ce principe de base qu’il ne faut jamais oublier quand on lit Cadou. Les mots de son lexique ont une orientation très personnelle, un sens bien particulier. Michel Manoll avait très vite perçu en lui ce va-et-vient, « ces oscillations entre le monde de la surface et les remous du fond ». Et si Cadou n’est explicable, pour beaucoup, que par son lieu d’origine et avant tout son enfance, comment sa ‘’Vie Rêvée’’ transparaît-elle dans l’écriture et quelle en est la nature ? Comment la débusquer quand le langage ne cesse de dessiner les contours des paysages de Loire-Atlantique. De sa Brière natale à La Maison d’Eté, comment suivre l’itinéraire de son paysage mental qui le conduit de sa pratique du quotidien à l’expérience de sa Vie Entière ?

Permettez-moi, pour avancer une esquisse de réponse à ces questions qui me paraissent essentielles quand on souhaite aborder l’œuvre de ce poète à la fois proche et terriblement complexe, de choisir un simple exemple, une phrase, la première de La Maison d’Eté : « La première fois que je tentai de sortir, il pleuvait » raconte Gilles, le personnage principal. Comment saisir le sens profond  de cette apparente et toute simple information météorologique sans une solide habitude de la poésie de Cadou ? Comment deviner que le héros, sorti de sa mansarde où il demeurait bien protégé du Temps, voit d’un seul coup ce Temps s’abattre sur lui ? C’est en relisant une fois encore un poème de Morte Saison que la réponse me fut donnée.

« Sur le coup de 6 heures » p 51

Puisque « la pluie s’est arrêtée » au moment où « la main-ramier » de l’homme a retrouvé la page, c’est bien grâce à son rendez-vous quotidien avec l’écriture que le poète repense le Temps dont la pluie est l’un des signes essentiels, avec l’ombre et la nuit. J’en suis donc arrivé à cette conclusion : La Maison d’Eté raconte l’histoire de La vie Rêvée du poète , son aventure – « Aventure de Nuit » – à travers l’écriture. La relecture de son unique roman a pu confirmer cette théorie. Ainsi, pour réconcilier le Temps avec l’Eternité, pour atteindre avec Agna ‘’La Maison d’Eté’’, Gilles aura dû traverser l’enfance et rencontrer la femme, celle qui, à son tour, donnera un sens nouveau à la durée. On pourra alors  parler d’instants d’éternité.

Le temps du partage

Voilà pourquoi, tout au moins de ma part, cette haute et noble tentation du silence donnait des signes de faiblesse! S’est alors imposée à moi une prise de parole ; je devais me résigner à mettre mon émotion en veille, prendre moi aussi mon temps pour porter en pleine lumière ce que je pensais avoir découvert : une part du secret du poète. Il m’a fallu reprendre les mots un à un, et les poèmes, ensuite, prirent alors peu à peu une coloration nouvelle. Des pistes s’ébauchèrent et les recoupements se multiplièrent. J’avais rencontré Cadou sous le préau , un jour d’école et de grand vent ( je pense au poème ‘’Automne’’ si souvent , trop peut-être, récité) et je le retrouvais avec Agna, enfin Hélène, marchant tous les deux sur une longue route blanche.

La poésie de René Guy Cadou est un peu comme un paysage au crépuscule, du soir ou du matin : pour cerner ses contours, pour éveiller les mots, il suffit sans doute d’un regard ami et ému du lecteur, mais pour accorder à  l’éphémère sa place dans l’éternité il faut un lecteur averti et bien sûr une bonne lampe. Luc Bérimont, un autre frère spirituel de René, avait déjà écrit dans le manifeste qui scellait la naissance de ‘’L’Ecole de Rochefort’’, que «  le poète est un réaliste, quelqu’un qui va à l’essentiel, qui tranche au millième de seconde dans l’apparence des choses, qui travaille au flash de l’illumination. » La poésie de Cadou se situe bien au niveau des perceptions courantes immédiatement fixées dans leur intégralité parfaite mais qui demeurent là, enfermées dans les mots, dans l’attente d’une délivrance future toujours possible. « Celui qui entre par hasard dans la demeure du poète » ignore que le temps s’est arrêté à la porte. Mais s’il lui est donné de lire les pages laissées sur la table de René Guy Cadou, sous la lampe, il découvrira peut-être, au travers des lignes sagement tracées à l’encre violette sur les feuillets d’un cahier d’écolier, la lumière blanche de l’ Eternité.

« Celui qui entre par hasard » P 347

En fait Cadou fait partie de ces poètes qui ne refusent pas de mettre en relation l’acte poétique et l’événement biographique. Mais cet événement pourrait être d’abord celui de la transfiguration du réel auquel l’enfance le prédestinait avec ses lieux affectifs indispensables à la constitution de son imaginaire poétique. C’est pourquoi la lecture de Mon enfance est à tout le monde s’avère fort utile à une approche plus ‘’aiguë’’ de sa poésie et comme il le dit lui-même : « Tous les secrets du poète sont là. » . « Dérive », un poème de ses débuts, en témoigne.

« Dérive » P 32

Les secrets de l’écriture

Le cas de l’herbe est assez révélateur du traitement que Cadou applique au végétal. Incontestablement liée à son enfance, à ses premières sensations physiques, à ses premiers pas, « ses premiers pas brodés d’herbe », elle témoignera toujours, par sa présence, de la permanence de son enfance. « Mon enfance est tendue sur moi comme les cordes d’un luth », disait-il après avoir au préalable lancé un appel : « Cet enfant que j’étais qui donc me le rendra ? / Que je le serre comme une brassée d’herbe dans mes bras ».

L’herbe restitue l’esprit d’enfance, le prolonge en poursuivant sa croissance tout au long de la vie du poète. Mais l’herbe est aussi la seule parole reconnue, celle d’avant le langage. Elle est parole du silence, à l’écart du « circuit vertigineux du Temps » auquel j’ai déjà fait allusion. Elle est donc une marque de l’Eternité. Le poète, « pris dans le ciel » dira :

Alors je reste là

Sans ride et sans murmure

Soulevant dans mon sein

Des caissons de verdure p 93

Tout ce végétal dont se nourrit le langage du poète est donc trompeur. Cadou n’est pas, contrairement à ce que l’on a trop souvent pris l’habitude de dire, un nouveau poète de la nature. Il peuple son univers poétique de métaphores végétales qu’il met au service de son écriture. Ce n’est pas la même chose ! Dans  Un hommage à la Poésie il en livre sa définition : « Là où il y a eu un miracle d’amour, il y a eu création. C’est pourquoi la poésie s’est mise à remuer dans le sens des feuilles. C’est pourquoi, participant également aux saisons de l’homme et à celles de la terre, elle a pris un caractère éminemment végétal, un caractère de liberté unique. » En substituant ‘’la femme’’ à ‘’la poésie ‘’, on comprend très vite où Cadou veut en venir, ou plutôt pourquoi il en est arrivé à écrire Hélène ou le Règne Végétal . ‘’Acte d’amour et ‘’création’’ sont les deux expressions qui dessinent pareillement les contours de la femme et lui confèrent sa véritable identité. Elle est l’un  et l’autre à la fois. Dieu créa la femme, semble penser Cadou, au sein d’un univers ignorant la hiérarchie des règnes. De cette preuve d’amour la femme, à son tour, fera don à l’homme. Engendrant la vie, elle contribue à son rachat et le Paradis peut alors retrouver sa place sur terre. Voilà pourquoi, confondant Dieu et  l’amour en une même entité, le poète, élaborant une cosmogonie toute personnelle, est amené, à travers la nature et la femme et avec le regard de ses premières années, à repenser le Temps avec un dynamisme à dimension humaine. Tout au long de ses métamorphoses et avec le pouvoir que lui confère une totale transparence, la femme – pour René ce sera Hélène – guidera le poète du rivage de l’enfance à celui d’un éternel été pour connaître ‘’La cinquième saison’’. Elle sera le symbole de tous les réconforts et de toutes les réconciliations. Et comme les moineaux d’un certain poème, personne ne sera étonné de se retrouver emporté par le paysage vers des contrées encore inexplorées, sans plus se soucier « du temps qu’il fait ».

« Hélène » P127

« La cinquième saison » P 149

Voilà donc le crédo très personnel de René Guy Cadou, sa façon à lui de vivre en poésie, d’appréhender au quotidien son environnement tant affectif que géographique et de se créer un univers où les visages et les paysages se confondent.

De ses rapports avec Dieu je ne parlerai guère bien qu’il soit souvent nommé. Mais il me semble qu’il est plus dans l’air que le poète respire, dans la transparence aussi, précisément, des paysages et des hommes fréquentés, nourri de la nature tout entière, en marge des villes et de leurs blessures. Mais ces réflexions demeurent strictement personnelles.

« Adresse à Dieu » p 376

Cadou d’aujourd’hui

Permettez-moi, pour clore cette évocation  et puisqu’elle coïncide avec une autre commémoration, celle des rencontres amicales autour des poètes de ‘’L’Ecole de Rochefort’’, de citer une dernière fois Cadou écrivant en 1948 à Jean Bouhier, son fondateur : « Le peuple se fout des poètes parce qu’il ne les comprend pas et ce n’est pas à partir du Surréalisme ni d’Aragon ni d’Eluard qu’on peut espérer atteindre le peuple. Il faut d’abord l’éduquer…Il faut vêtir chaudement l’homme avant de le parer. » C’est là tout Cadou, avec ses partis-pris, mais aussi sa profonde humanité.

Cadou n’a pas écrit «  pour quelques uns retirés sous la lampe », pour des intellectuels assoiffés d’exégèse, même si – et je le répète – l’analyse est souvent nécessaire à la qualité d’écoute du chant secret de sa pensée. Il parle d’homme à homme et redonne aux mots leur saveur originelle, avant tout celle des choses usuelles érodées par tant d’années et tant de pluies, et en les lui livrant tels quels il fait œuvre de poète. Peu à peu la parole retrouve son sens et c’en est alors fini des territoires inhabités.

« Le portrait fidèle » P 340

C’était mon ‘’Portrait fidèle’’ de René Guy Cadou.

Alain GERMAIN