Colloques

Les Actes du Colloque des 20,21 et 22 mars 2014, organisé par l’Université permanente de Nantes et les Cahiers des Poètes de l’Ecole de Rochefort sont publiés par les Editions du Petit Véhicule à Nantes : René Guy Cadou et Hélène Cadou, Poésie et éternité, Les Cahiers des Poètes de l’Ecole de Rochefort-sur-Loire n°4.

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Voici la contribution d’Alain Germain au Colloque de 2011. (n.b. Tous les extraits de l’œuvre ne sont pas donnés. Les références des pages sont celles de l’édition de 2001 de « Poésie la vie entière, chez Seghers »).

EVOCATION   DE  RENE  GUY   CADOU

A  la  mémoire  de  Daniel  Briolet

« Art poétique »

Quand  ce sera la nuit
Et toi tout seul dans une limousine
Quelque part sur une route de forêt
Quand ce sera nuit noire
O mon poète aie garde d'allumer tes phares
Appuie de toutes tes forces sur le champignon de la beauté
Sans rien savoir
Et sans souci du flot battant ton pare-brise
Enfonce-toi comme un noyé dans la nuit rageuse et grise
... (Poésie la vie entière, p.290. Seghers).

On a déjà tellement parlé de Cadou , on l’a même aussi si souvent chanté qu’il peut paraître  bien difficile , voire prétentieux , de dire sur ce poète des choses nouvelles , de présenter sa poésie avec des mots neufs . C’est pourquoi , en m’en excusant par avance , je parlerai donc de moi… et de lui bien sûr. En effet , chacun porte en lui son Cadou personnel. L’exégèse aura toujours beau faire et beau dire , elle n’ouvrira jamais à elle-seule la première porte qui donne accès à la poésie , la porte du cœur, ni celle , plus secrète encore , qui protège son trésor , la porte qui ouvre sur ce qui en fait sa richesse profonde : l’indicible. Aussi s’agira-t-il bien plus pour moi d’évoquer René Guy Cadou que de le raconter. Mon approche  du poète et de sa poésie n’engagera que moi. Ce  sera en quelque sorte mon « cri du cœur ».

« C’est bien toi »

C'est bien toi
Je ne t'ai jamais vu
Et je te reconnais
Tu es celui que j'attendais...

(Poésie la vie entière, p.42. Seghers)

L’impérissable  présence

J’ai donc pris la lampe qu’il me tendait et depuis je lui parle  cœur à cœur. Entre les pleins pouvoirs de la parole et la plus haute tentation du silence je n’ai cessé d’avancer en sa compagnie. Ce fut d’abord par un long silence ému que commença notre compagnonnage. J’avais 16 ans à l’époque et à cet âge une histoire d’amitié est toujours exaltante. C’est pourquoi , à mes yeux , la rencontre de René Guy Cadou – au même âge que moi – avec Michel Manoll me parut exemplaire. On connaît sa remarquable présentation de l’œuvre de Cadou dans la collection des Poètes d’aujourd’hui chez Seghers .

A la mort de son ami , Manoll écrira un ensemble de poèmes à sa mémoire et réunis sous le titre de Louisfert-en-Poésie :

« Laissez-moi entr’ouvrir cette porte » p 26 (Louisfert-en- poésie)

Cadou, de son côté, avait souvent écrit des poèmes à Michel comme cette ‘’Lettre en franchise’’ :

« Lettre en franchise » p 214

Le long compagnonnage

Cette émotion, de ma part, à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure s’est très vite doublée d’un étonnement admiratif, muet lui aussi, à la lecture de ses premiers  recueils que Roger Toulouse m’avait fait découvrir à l’Ecole Normale d’Orléans. Et l’avenir allait me donner encore d’autres raisons d’admirer ce talent si précoce. En effet la fréquentation assidue de ses œuvres complètes publiées en 1973 mettait au grand jour une évidence : dès ses premiers recueils, et j’ose l’affirmer, dès ses tout premiers vers, Cadou – et il n’avait alors que 17 ans – avait trouvé et déjà exploité son registre de langage poétique définitif. Ses poèmes de jeunesse, très ‘’Reverdy ‘’, comme le lui écrira malicieusement Max Jacob, plaquaient déjà leurs premiers accords sur le mode majeur, celui des grand recueils, des Biens de ce Monde et d’Hélène ou le Règne Végétal. La mise en réseau de ses poèmes révèlera plus tard  la cohérence profonde de sa démarche tant sur le plan de ses objectifs que de celui du fond et de celui de la forme ( puisque son champ d’investigation métaphorique  se met très vite  en place ).

 » Appel lointain des Feux  » p 17

 » La Parole » p 153

De son écriture, Cadou n’a jamais cessé de parler, de son écriture et de ses objectifs, on le voit ici. Pour lui, la création poétique relève d’une urgence et s’apparente à un exercice de haute voltige. Elle se fait jour le soir, si j’ose dire, et regarde le ciel dans une irrésistible pulsion ascensionnelle. La Parole est « lancée sur le circuit vertigineux du Temps ». Il y aura beaucoup à dire sur cette image qui parle à mots couverts de l’objectif profond du poète, de cette lumière entrevue au fond de la nuit et qu’il s’agit pour lui d’atteindre.

Pierre Reverdy, à la manière d’un avertissement que Cadou, grâce aux conseils de  Michel Manoll puis de Max Jacob avec lequel celui-ci l’avait mis en relation, a très vite compris, écrit dans Le Gant de Crin : « Prenez garde, les mots sont à tout le monde, vous êtes donc tenu de faire des mots ce que personne n’en fait ». C’est ce principe de base qu’il ne faut jamais oublier quand on lit Cadou. Les mots de son lexique ont une orientation très personnelle, un sens bien particulier. Michel Manoll avait très vite perçu en lui ce va-et-vient, « ces oscillations entre le monde de la surface et les remous du fond ». Et si Cadou n’est explicable, pour beaucoup, que par son lieu d’origine et avant tout son enfance, comment sa ‘’Vie Rêvée’’ transparaît-elle dans l’écriture et quelle en est la nature ? Comment la débusquer quand le langage ne cesse de dessiner les contours des paysages de Loire-Atlantique. De sa Brière natale à La Maison d’Eté, comment suivre l’itinéraire de son paysage mental qui le conduit de sa pratique du quotidien à l’expérience de sa Vie Entière ?

Permettez-moi, pour avancer une esquisse de réponse à ces questions qui me paraissent essentielles quand on souhaite aborder l’œuvre de ce poète à la fois proche et terriblement complexe, de choisir un simple exemple, une phrase, la première de La Maison d’Eté : « La première fois que je tentai de sortir, il pleuvait » raconte Gilles, le personnage principal. Comment saisir le sens profond  de cette apparente et toute simple information météorologique sans une solide habitude de la poésie de Cadou ? Comment deviner que le héros, sorti de sa mansarde où il demeurait bien protégé du Temps, voit d’un seul coup ce Temps s’abattre sur lui ? C’est en relisant une fois encore un poème de Morte Saison que la réponse me fut donnée.

« Sur le coup de 6 heures » p 51

Puisque « la pluie s’est arrêtée » au moment où « la main-ramier » de l’homme a retrouvé la page, c’est bien grâce à son rendez-vous quotidien avec l’écriture que le poète repense le Temps dont la pluie est l’un des signes essentiels, avec l’ombre et la nuit. J’en suis donc arrivé à cette conclusion : La Maison d’Eté raconte l’histoire de La vie Rêvée du poète , son aventure – « Aventure de Nuit » – à travers l’écriture. La relecture de son unique roman a pu confirmer cette théorie. Ainsi, pour réconcilier le Temps avec l’Eternité, pour atteindre avec Agna ‘’La Maison d’Eté’’, Gilles aura dû traverser l’enfance et rencontrer la femme, celle qui, à son tour, donnera un sens nouveau à la durée. On pourra alors  parler d’instants d’éternité.

Le temps du partage

Voilà pourquoi, tout au moins de ma part, cette haute et noble tentation du silence donnait des signes de faiblesse! S’est alors imposée à moi une prise de parole ; je devais me résigner à mettre mon émotion en veille, prendre moi aussi mon temps pour porter en pleine lumière ce que je pensais avoir découvert : une part du secret du poète. Il m’a fallu reprendre les mots un à un, et les poèmes, ensuite, prirent alors peu à peu une coloration nouvelle. Des pistes s’ébauchèrent et les recoupements se multiplièrent. J’avais rencontré Cadou sous le préau , un jour d’école et de grand vent ( je pense au poème ‘’Automne’’ si souvent , trop peut-être, récité) et je le retrouvais avec Agna, enfin Hélène, marchant tous les deux sur une longue route blanche.

La poésie de René Guy Cadou est un peu comme un paysage au crépuscule, du soir ou du matin : pour cerner ses contours, pour éveiller les mots, il suffit sans doute d’un regard ami et ému du lecteur, mais pour accorder à  l’éphémère sa place dans l’éternité il faut un lecteur averti et bien sûr une bonne lampe. Luc Bérimont, un autre frère spirituel de René, avait déjà écrit dans le manifeste qui scellait la naissance de ‘’L’Ecole de Rochefort’’, que «  le poète est un réaliste, quelqu’un qui va à l’essentiel, qui tranche au millième de seconde dans l’apparence des choses, qui travaille au flash de l’illumination. » La poésie de Cadou se situe bien au niveau des perceptions courantes immédiatement fixées dans leur intégralité parfaite mais qui demeurent là, enfermées dans les mots, dans l’attente d’une délivrance future toujours possible. « Celui qui entre par hasard dans la demeure du poète » ignore que le temps s’est arrêté à la porte. Mais s’il lui est donné de lire les pages laissées sur la table de René Guy Cadou, sous la lampe, il découvrira peut-être, au travers des lignes sagement tracées à l’encre violette sur les feuillets d’un cahier d’écolier, la lumière blanche de l’ Eternité.

« Celui qui entre par hasard » P 347

En fait Cadou fait partie de ces poètes qui ne refusent pas de mettre en relation l’acte poétique et l’événement biographique. Mais cet événement pourrait être d’abord celui de la transfiguration du réel auquel l’enfance le prédestinait avec ses lieux affectifs indispensables à la constitution de son imaginaire poétique. C’est pourquoi la lecture de Mon enfance est à tout le monde s’avère fort utile à une approche plus ‘’aiguë’’ de sa poésie et comme il le dit lui-même : « Tous les secrets du poète sont là. » . « Dérive », un poème de ses débuts, en témoigne.

« Dérive » P 32

Les secrets de l’écriture

Le cas de l’herbe est assez révélateur du traitement que Cadou applique au végétal. Incontestablement liée à son enfance, à ses premières sensations physiques, à ses premiers pas, « ses premiers pas brodés d’herbe », elle témoignera toujours, par sa présence, de la permanence de son enfance. « Mon enfance est tendue sur moi comme les cordes d’un luth », disait-il après avoir au préalable lancé un appel : « Cet enfant que j’étais qui donc me le rendra ? / Que je le serre comme une brassée d’herbe dans mes bras ».

L’herbe restitue l’esprit d’enfance, le prolonge en poursuivant sa croissance tout au long de la vie du poète. Mais l’herbe est aussi la seule parole reconnue, celle d’avant le langage. Elle est parole du silence, à l’écart du « circuit vertigineux du Temps » auquel j’ai déjà fait allusion. Elle est donc une marque de l’Eternité. Le poète, « pris dans le ciel » dira :

Alors je reste là

Sans ride et sans murmure

Soulevant dans mon sein

Des caissons de verdure p 93

Tout ce végétal dont se nourrit le langage du poète est donc trompeur. Cadou n’est pas, contrairement à ce que l’on a trop souvent pris l’habitude de dire, un nouveau poète de la nature. Il peuple son univers poétique de métaphores végétales qu’il met au service de son écriture. Ce n’est pas la même chose ! Dans  Un hommage à la Poésie il en livre sa définition : « Là où il y a eu un miracle d’amour, il y a eu création. C’est pourquoi la poésie s’est mise à remuer dans le sens des feuilles. C’est pourquoi, participant également aux saisons de l’homme et à celles de la terre, elle a pris un caractère éminemment végétal, un caractère de liberté unique. » En substituant ‘’la femme’’ à ‘’la poésie ‘’, on comprend très vite où Cadou veut en venir, ou plutôt pourquoi il en est arrivé à écrire Hélène ou le Règne Végétal . ‘’Acte d’amour et ‘’création’’ sont les deux expressions qui dessinent pareillement les contours de la femme et lui confèrent sa véritable identité. Elle est l’un  et l’autre à la fois. Dieu créa la femme, semble penser Cadou, au sein d’un univers ignorant la hiérarchie des règnes. De cette preuve d’amour la femme, à son tour, fera don à l’homme. Engendrant la vie, elle contribue à son rachat et le Paradis peut alors retrouver sa place sur terre. Voilà pourquoi, confondant Dieu et  l’amour en une même entité, le poète, élaborant une cosmogonie toute personnelle, est amené, à travers la nature et la femme et avec le regard de ses premières années, à repenser le Temps avec un dynamisme à dimension humaine. Tout au long de ses métamorphoses et avec le pouvoir que lui confère une totale transparence, la femme – pour René ce sera Hélène – guidera le poète du rivage de l’enfance à celui d’un éternel été pour connaître ‘’La cinquième saison’’. Elle sera le symbole de tous les réconforts et de toutes les réconciliations. Et comme les moineaux d’un certain poème, personne ne sera étonné de se retrouver emporté par le paysage vers des contrées encore inexplorées, sans plus se soucier « du temps qu’il fait ».

« Hélène » P127

« La cinquième saison » P 149

Voilà donc le crédo très personnel de René Guy Cadou, sa façon à lui de vivre en poésie, d’appréhender au quotidien son environnement tant affectif que géographique et de se créer un univers où les visages et les paysages se confondent.

De ses rapports avec Dieu je ne parlerai guère bien qu’il soit souvent nommé. Mais il me semble qu’il est plus dans l’air que le poète respire, dans la transparence aussi, précisément, des paysages et des hommes fréquentés, nourri de la nature tout entière, en marge des villes et de leurs blessures. Mais ces réflexions demeurent strictement personnelles.

« Adresse à Dieu » p 376

Cadou d’aujourd’hui

Permettez-moi, pour clore cette évocation  et puisqu’elle coïncide avec une autre commémoration, celle des rencontres amicales autour des poètes de ‘’L’Ecole de Rochefort’’, de citer une dernière fois Cadou écrivant en 1948 à Jean Bouhier, son fondateur : « Le peuple se fout des poètes parce qu’il ne les comprend pas et ce n’est pas à partir du Surréalisme ni d’Aragon ni d’Eluard qu’on peut espérer atteindre le peuple. Il faut d’abord l’éduquer…Il faut vêtir chaudement l’homme avant de le parer. » C’est là tout Cadou, avec ses partis-pris, mais aussi sa profonde humanité.

Cadou n’a pas écrit «  pour quelques uns retirés sous la lampe », pour des intellectuels assoiffés d’exégèse, même si – et je le répète – l’analyse est souvent nécessaire à la qualité d’écoute du chant secret de sa pensée. Il parle d’homme à homme et redonne aux mots leur saveur originelle, avant tout celle des choses usuelles érodées par tant d’années et tant de pluies, et en les lui livrant tels quels il fait œuvre de poète. Peu à peu la parole retrouve son sens et c’en est alors fini des territoires inhabités.

« Le portrait fidèle » P 340

C’était mon ‘’Portrait fidèle’’ de René Guy Cadou.

Alain GERMAIN