Louisfert

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Le Musée René Guy Cadou  dans la Demeure est visitable toute l’année, sur demande auprès de l’Office du Tourisme de Chateaubriant – Derval (02 40 28 20 90).

Le Musée est installé dans la salle de classe où enseigna René Guy Cadou, accessible par la petite cour de récréation. L’école à classe unique comprend aussi le logement où habitaient Hélène et René. Au premier étage, la fenêtre donnant sur le petit jardin est celle de la « Chambre d’écriture » où écrivait René. Une partie de sa bibliothèque y a été reconstituée, dans son mobilier d’origine. Cette partie de la demeure, privée, n’est visitable que sur demande expresse.

Dans le musée, dont les vitrines rappellent la disposition des anciens pupitres, vous pouvez voir un grand nombre de souvenirs concernant René Guy Cadou : photographies, lettres et objets, oeuvres gravées et peintes de ses amis artistes

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Journées du Patrimoine 2013

Texte des Interventions

Exposé de Vincent Jacques

Petits fragments

Fragment premier : La dame du Dimanche midi

La dame du Dimanche midi toujours sonnant trop tard autour de 13h30, sur le seuil des embrassades, un carton à gâteau tenu par son cordon d’une main, l’autre chargée de fleurs et de cadeaux, ou peut être ce sont ses yeux qui font office d’offrande.

Ma mère Jeanne fronçant le regard, le rôti au bord du four dans une attente impatiente, l’estomac vacillant et pourtant le bonheur d’enlacer sa sœur, indivisibles corps dont les esprits ne furent jamais séparés dans la mêlée épistolaire.

Puis le champagne, le jardin, et la conversation s’emballant au galop de ce rythme retrouvé, dans la famille des mots échangés.

Le Dimanche matin Hélène, toujours et partout, à la proue de ce temps calme délivrait son écriture en étirant la matinée, nous offrant ainsi au delà de ses retards, des Forêts noires et autres présents, l’encre bleue de ses poèmes.

Fragment second : Sur une table basse

Sur une table basse du haut de la tour, dans cet étrange appareillage que sera ce lieu habillé par les meubles de Louisfert, perché et dominant le sud d’Orléans où Hélène passa quelques années, mon regard se pose sur des cigarettes longues comme un jour sans fin, aux filtres dorés, roses ou violettes, Cadillac des fumeuses, à proximité d’allumettes tout aussi longues et dorées, improbables souvenirs d’hôtels à Biarritz ou Arcachon, ou même Luchon. À coté desquelles les étranges couvertures des livres de Robert Morel accentuent la fascination pour cette table basse devenue décor pour une échappée belle – Champagne aidant – loin de ce paysage amorphe d’ancienne campagne fruitière où les cerisiers disparus laissèrent la place après guerre aux épanchements de la ville pucelle. Les volutes de la dame de la tour esquissaient déjà le contour d’une ville pour le vent qui passe.

Fragment troisième : En descendant la Loire

En descendant la Loire au plus prés de ses penchants intimes, par une après-midi radieuse et lente, étirée sans destination, parcourue par les phrases d’Hélène contant Rochefort et son école, j’ai stationné la R8 sur la place à l’ombre de l’église, aidant ma passagère (aux anges…) à descendre du vaisseau amiral de la flotte des souvenirs. Peut être l’ombre bienveillante de son père Jullien LAURENT, lui même ayant été propriétaire d’un pareil véhicule, planait-elle à cet instant là, apportant avec elle sa force ironique.

Toujours est il que, très vite la fraicheur du café recueillit ses paroles, en écho à celles qui furent prononcées ici en l’année 1941. Pareils au vent qui se lève, les deux verres de Côteaux du Layon bus comme deux traits de soleil à mi temps du jour surent nous entrainer plus tard dans une merveilleuse et imprudente fin de journée sur les coteaux de Loire, de gloire, à l’ouest tous deux dans une parenthèse canaille dont jamais je ne retrouverai la fraicheur et l’audace.

Fragment quatrième : Transats déployés sur les lentes plages

Transats déployés sur les lentes plages de nos étés, navires au mouillage au large des regards, emportant des passagers rêveurs et sages, dans la trajectoire de l’immobile vacance. Les images en témoignent comme un sillage noir et blanc, jours heureux et couchés sur les pages de ces albums douleur qui persistent à nous faire savoir les bonheurs enfuis.  Quels présages derrière les plateaux frais Pyrénéens où nous nous égarions dans d’improbables explorations, ou bien dans l’étendue plate des sables Atlantiques dans laquelle nous bâtissions moult châteaux en Espagne sous les quolibets de mouettes rieuses ? Et que penser de l’ombre des vieux pins parasols défiant la Méditerranée sur la plage de Brégançon, dans le chant des cigales célébrant le bonheur incendié de jours sans fins ?

Toujours Hélène présente, le regard brillant d’observer cet appétit de vivre, étreignant par sa présence neveux et nièce. Postée derrière ses lunettes de soleil – de Star en Anglais car il s’agit là d’un soleil noir – peut être volées à la fin du festival sur les marches de Cannes ou bien arrachées à une riche Américaine sur les marche d’un Casino à Las Vegas. Je sus plus tard qu’elle glanait là, dans cette immobile contemplation, les lumières et les éclats qui, comme dans un miroir brisé viendrait par diffraction illuminer ses poèmes nous donnant à voir tant d’images en si peu de mots, enfin révélant ce qui demeure dans l’espace laissé libre.

Fragment cinquième: Le manteau noir

Le manteau noir couleur des cernes, sous le regard du groupe d’amis, et elle, seule sous le ciel, dévoile le nom de son amour. La rue qui mène à ses ancêtres portera désormais le sien. Sous le regard bienveillant de Messidor, la courbe de la gare transporte ses passagers depuis la source Clisson jusqu’aux aux rives noires et aux lueurs pales de la dernière et infertile aurore à Louisfert.

Dans la lente compilation des hommages à René, elle portera son regard doux et triste sur la vie continuant, arpentant sans cesse le bord de la faille dans laquelle il s’est englouti. La lumière est à son nom, elle porte aussi son ombre.

Né au delà du grand départ je grandirai dans la réinvention, les réincarnations,  effleurant sa présence aimée à travers le lac de son regard, me nourrissant en son sein de chaque instant partagé. Comprenant peu à peu, à chaque nouvelle traduction de la langue Caducéenne l’immensité de l’ouvrage, je ne pourrai que de mon regard caresser les lieux traversés, de mes bras porter les ouvrages, de mes sens embrasser le désarroi.

Sur le quai à présent peu de passagers, il faut sauver du jaunissement ce qui dans les images doit persister des disparus. J’ai cru enfant que le train disparaissant au

couchant, fuyant le transport du jour, réapparaitrait bientôt côté levant après avoir transporté autour du globe les voyageurs, les rêveurs, les fuyards et les amants séparés.

Fragment Sixième : Hélène et René

Hélène et René, René et Hélène, Renélène, elle et René, la superposition troublante des prénoms entre Oncle et Tante, frère et sœur, la tentative vaine et maladroite d’invoquer la réincarnation, la confusion des noms n’aura donc pas suffi à faire obstacle à la mort.

Celle ci se rit des patronymes pour disperser sans cesse nos corps, les projeter dans l’abime, pour baliser nos vies de bornes arbitraires.

À en perdre haleine dans un dernier souffle, nous gravons nos noms dans du marbre blanc.

Hélène la sœur est partie dans une Atlantide aquarelle, peut être déjà réincarnée en sirène Baltique, en gorgone, en chat persan, se reflétant dans l’eau d’une nuit Vénitienne. Pourtant dans ce temps 68, dans ces années de liberté survenue, Petite Hélène à côté de Malène, toutes deux grandissant dans la complicité malicieuse des digressions audacieuses, surent s’affranchir dans leurs missives enivrées des bienséances hypocrites, outrepassant les lignes rouges pour rejoindre le continent bleu.

Pour renommer encore les disparus, pour que René le frère renaisse, se reconnaisse, il avait adopté le nom des ancêtres, des Juliens, de la lignée de ceux vivant du vent, sous les ailes du moulin balayant le ciel Bernerien, faisant fit des grains de blé les jours de grandes marées, le sel aux lèvres et la larme à l’œil. Ce ne fut pas suffisant pour éloigner la faux et Julien René en ce mois d’Août lumineux et pourtant si sombre a rejoint René -Guy dans le grincement nocturne du grand éloignement définitif et solitaire.

Fragment septième : L’Itinéraire

L’Itinéraire serpente en Loire Atlantique, en Loire Inférieure, à la recherche d’écoles publiques, à la recherche des anciens royaumes itinérants. Petit Tounet devenu grand, votre serviteur en cet instant, est emporté par les rouleaux de pellicules comme par les vagues du passé, dévisageant les paysages et débusquant les mirages, captant par la trouée de la mer entrouverte les lieux passés, les effluves dernières, les ultimes traces de craie dans le brouillard du siècle nouveau. À la barre de cette reconstitution, à la recherche des temps vécus, dans l’immense brassage des souvenirs, dans la tempête des tiroirs épars, Hélène, photon amoureux, infatigable voyageuse dans le gouffre de l’espace temps,  lumineuse conteuse des journées d’écriture. Ainsi sous les cieux chargés d’orages, sous les cieux vides, sous les cieux en pleurs, de la Brière aux confins de l’Enfer, du quai hoche aux calvaires crayeux, de Monval à Louisfert, ai-je parcouru des jours endurant, à rebours et dans un biais audacieux, l’Itinéraire de leur amour, de leurs amours, et ne trouvant pourtant dans les lieux désertés que l’écho affaibli de leur premier baiser. Car le serment au bord du puits ne souffre d’aucun voyeur, et si peut être le murmure de leur confidence devait encore nous parvenir, ce serait couché alors comme un souffle amical discrètement déposé dans le replis d’un poème.

Fragment dernier : Les choses bleues

Les choses bleues sont caressées par un souffle d’air se glissant par l’entrebâillement de la porte de cuisine, bercées par un chuchotement malicieux de fantômes enivrés. Un furtif surgissement de cour d’école endormie, sourd écho de cris d’enfants et du bruit mat de leurs sabots. Les assiettes bleues cultivent leurs fêlures sous le regard moqueur d’angelots en biscuit, laissant dans le silence passer un fantôme blanc.

La moindre terrine se bat avec le ciel et rivalise d’azur. Partout le cuivre reflète l’amitié proche des vieux pots en faïence anglaise dénichés dans une caverne d’Ali Baba.

Pas un voyage sans que le regard d’Hélène ne cherche dans la foule des objets inertes celui qui aurait repris vie sous le regard bleu lapis-lazuli de René.

Dans le désir d’entendre témoigner la patine des meubles restituant les conversations amicales et passionnées qui rugirent ici, on irait jusqu’à astiquer les grincements du bois.

L’ombre portée des amis passagers se trouve dans chaque gond, lampe, verre cristal, médaille ou plumier et la couleur nuit, ici jamais ne sommeille. Là haut, par delà les grincements de l’ascension anxieuse, la tranche des livres découpe la chair de l’étagère, celle-ci ployant légèrement sous les récits d‘aventures, sous les essais transformés, sous les périples et périls d’écrivains audacieux. La main regarde ce monde disposé comme le théâtre de ce qui fut, reconquête du grand horizon par la fenêtre blessée, paysage de larmes indigo. Parfois dans ces voyages en train bleu, de plus en plus hâtifs, longeant de longs fleuves miroirs, la nudité d’un lac dévoila sa beauté à l’allure d’ancolie.

Plus tard, le semainier abandonné à ses pilules multicolores, la couleur bleue eut de nouveau la chance de courir dans les veines amoureuses, près de la peau tachée, au rythme d’un battement doux et régulier, dans la cartographie dernière d’un continent d’amour.

Vincent JACQUES Nantes-Septembre 2013

Exposé de Jean-François Jacques

Le substantif « TOIT » dans l’œuvre de René Guy Cadou

Nous sommes réunis ici pour le vingtième anniversaire de la Demeure de René Guy Cadou. Sa demeure la plus stable de sa courte vie adulte, son toit ultime. Toit de hasard, toit non choisi, comme la plupart de ceux qui l’ont abrité, d’abord au gré des déménagements de ses parents, puis de ses propres nominations à travers le département. « Toits vagabonds », dit-il dans « Saint Herblon », « Toits bohémiens » dans « Monts et merveilles ». Et dans Terre natale : « Adieu toits bouleversants / Où nichaient nos misères / Etages surpeuplés / De nuages et d’enfants » (Grand Elan, p.95).

Intéressé depuis longtemps par la richesse très concrète du vocabulaire de Cadou, cette simple considération m’a amené à m’interroger sur ce substantif « TOIT» : il me semble qu’il apparait particulièrement souvent dans les poèmes,  mais il faut préciser combien de fois, à quelles périodes, dans quel contexte, associé à quels autres mots, à quelles métaphores, à quelles images ?

Ce questionnement a bien sûr des limites : l’étude du vocabulaire permet-elle de mieux trouver un sens au vers, au poème ? Peut-être. Faut-il toujours interpréter, décrypter les images, lever les mystères dont elles sont  souvent pleines ? Je ne sais. Cette approche fine du vocabulaire permet-elle de mieux comprendre l’émotion qui peut nous saisir à la lecture ? Sans doute. Ceci n’est donc qu’une tentative de lecture, débouchant sur quelques modestes hypothèses…

Constatons tout d’abord que le vocabulaire de la maison et des objets qui la meublent constitue chez Cadou une famille sémantique particulièrement riche. Dès les premiers poèmes, on trouve ainsi ces mots qui reviendront souvent : toit, clé, fenêtre,  chambre,  plafond, maison, lampe, mur, feux, etc.

Mais il est d’autres familles sémantiques importantes : celle qui a trait à la mer, celle de la nature, celle des animaux, celle du corps, celle du train : je me suis donc intéressé au croisement, à l’association du substantif « toit » avec une ou plusieurs de ces familles. Je remarque au passage que je n’ai pas trouvé d’association véritable avec le vocabulaire du train, pourtant si fréquent.

Le mot « toit » revient ainsi 65 fois dans l’œuvre, dans 64 poèmes, sur les 530 que compte « Poésie la vie entière ». Mais son usage n’est pas constant, loin de là : il est particulièrement important dans les quatre recueils des années 41 (Morte-saison) à novembre 1943 (La Vie rêvée), puisque sur cette période il apparaît dans 43 poèmes, soit plus des 2/3 du total des occurrences. Et dans « La Vie rêvée » proprement dite, il apparait dans 24 poèmes sur les 60 du recueil, plus de 1 sur 3.

A partir des derniers mois de cette période Hélène est entrée dans sa vie, et le toit qui abrite devient épaule…

Nous allons voir comment l’association du mot « toit » avec les autres familles sémantiques, très simple dans certains poèmes, est très complexe dans d’autres, sans que cela d’ailleurs soit la marque d’une progression dans la richesse de l’écriture de Cadou au fil des années.

Le toit, c’est d’abord de manière très simple le toit protecteur, l’abri, le repli : on trouve ce thème une douzaine de fois, et plusieurs fois le toit est comme une épaule, douce et protectrice, chaumière, père ou femme aimée :

«  Ecoutez sous le toit où grésillent les balles / Sans honte respirer lentement le dormeur. » (Ville ouverte, La Vie rêvée, p. 141).

«  Il allait regardant parfois / La fumée courte sur le toit / L’épaule ronde des chaumières / Sans regretter son autrefois » (L’aventure marine, Hélène ou le règne végétal, p. 259)

« O mon père j’avais choisi / Ce toit pareil à ton épaule / » (La Série noire, Hélène ou le règne végétal, p.265).

Le toit est aussi ce qui donne accès au ciel : il ne le cache pas, il le laisse entrer, comme dans « Plain–chant » (Bruits du cœur, p.59) :

«   Les toits portent très haut leur fardeau d’hirondelles / Un essaim de ciel clair s’effiloche au plafond »

ou dans « L’esprit du feu » :

« Enfant nourri de ciel à genoux sur les toits » (, Grand élan, p.105)

Ce lien toit / ciel est très souvent suggéré par la couleur bleu  (« le trou bleu dans le toit » (La Bête humaine, Bruits du coeur, p.65), « le toit bleu », et par la présence d’oiseaux : « le solfège d’un toit jette ses hirondelles… » (Couleur des esclaves, Grand Elan, p.119), « une aile qui suffit au toit de la maison » (Maison nomade, La Vie rêvée, p.138), image qui double la métaphore de la protection.  Ou bien, par deux fois dans le même poème :

« O poésie dit-on pas mieux / Le moineau sur un toit d’église… » et

« …un vol bas de colombe qui souligne sans bruit la misère du toit » (La Géorgique d’été, L’Héritage fabuleux, p.322).

Mais une apparition de cette association toit / ciel / bleu est particulièrement intéressante :

« Clémence saisonnière / Toujours entre les yeux / Le toit bleu qui voltige / L’épaule et la mansarde / Havres de mon amour / Et la mer ses goélands / Sur les plus hautes tours » (Le forçat mutilé, Grand Elan, p.101)

Ce poème introduit deux des autres liens thématiques. Le lien avec la famille sémantique de la mer d’abord, et la figure plus complexe du toit comme ouverture, du toit qui se soulève, métaphore dont nous verrons plus loin qu’elle est essentielle dans la poésie de Cadou. On trouve ici quatre mots liés à l’univers marin : bleu, havre, mer, goélands ; mais grâce à la polysémie de notre langue, le bleu introduit aussi le thème du ciel – où sont les goélands -, et si le toit « voltige », l’élévation est aussi connotée par la présence d’un oiseau, sur les « plus hautes tours » – on attendait des « plus hautes vagues ».

Approfondissons cette figure associant le toit,  le ciel et la mer.

Elle est d’abord assez discrète, dans 5 Quai Hoche (Années-lumière, p.37) par exemple :

« Les douze coups de l’épouvante / Entre le ciel et moi / Et la lune qui règle la marée des toits »

mais elle y exprime déjà le désarroi, dans ce poème qui nous parle du déménagement du jeune Cadou, quittant avec son père malade, en 1938,  la maison où ils laissent tant de souvenirs, et surtout celui de la mère décédée quelques années auparavant, en 1932. Le vocabulaire de la maison est bien sûr très présent ici, à chaque vers : clé, porte, malles, mur, plafond, vitre. Et le toit quitté, l’appartement refermé comme une malle sur les souvenirs, ne reste que l’épaule du père.

Plus loin, l’association toit / mer se fait plus directe, dans une brève série d’images ou l’entrelacement des familles sémantiques est particulièrement fluide :

« Je ne suis plus chez moi / Le ciel est sur ma table / A présent / C’est le cœur qui roule dans le sable / Et des bouquets de mer qui flambent sur le toit » (Mer voisine, Bruits du cœur, p.56)

Dans ce même poème, l’image « la terre démontée » précise d’ailleurs cette métaphore de la fusion terre / mer. On trouve dans d’autres poèmes des images magnifiques, apaisées, par exemple celle-ci qui fait du toit un rivage :

«  Le navire accosté au toit de la maison » (La Ruée vers l’or, La Vie rêvée, p.133).

Mais l’image du toit, du ciel, du paysage, ballottés par la mer, métaphore du poète en perdition, est fréquente, et elle trouve une très belle expression dans un autre poème de « Bruits du cœur ». Il s’agit de « Bord sur bord », qui mérite que l’on s’y arrête.

« Epaule accoutumée à ce flot de tendresse / Au visage glacé qui roule son chagrin / Mes bras  ne partent plus hélas et le temps presse / Ecarte de ma yeux les ombres du chemin // C’est un ciel douloureux que retournent les vagues / D’étranges frondaisons ont noyé les steamers / Adieu rameaux de chair qui noircissez nos bagues / Dans ce dernier salut c’est une main qui meurt // Je suis là enchaîné à la fenêtre ouverte / Au bord du monde bleu qui borde ma maison / Le soir n’allume plus les campagnes désertes / Rien ne peut plus fixer le toit de l’horizon ».

Ce poème publié en 1941, quelques mois après la mort du père, exprime solitude et tristesse. Ciel et mer se confondent dans la même tempête ; enchaîné à sa fenêtre au bord du ciel, le poète dans le noir  est pris corps et âme dans cette tempête, « Et le vent verse au loin sa corne de malheur ». On trouve ici un discret entrelacement  entre le vocabulaire de l’arbre (ombres, frondaisons, rameaux), et celui du corps (épaule, bras, chair, main) : sans que l’image soit explicitée, le poète est arbre enchaîné à sa fenêtre, ses bras sont des branches terminées par ces rameaux de chair que sont les mains. Comme un thème musical secondaire derrière le thème principal, qui participe à la richesse du concerto.

La chaîne sémantique toit / ciel / oiseaux / poète est au cœur d’un des premiers poèmes de Cadou, « La petite mousse thermogène du soleil » (Retour de flamme, p.32). Il faut le citer en entier :

« La petite mousse thermogène du soleil / Colle à ma poitrine / Les arbres les plus grands sont à ma hauteur / Je regarde et je vois / Que je suis debout sur le toit / Que le ciel n’est pas si haut / Pour celui qui connaît ses mesures / Les oiseaux sont bien au-dessous de moi / Avec leurs pauvres ailes / Bien bas l’homme qui se cherche dans l’ombre / Bien douce l’ombre qu’on a sous les yeux / Et la mer avec ses étoiles. »

L’idée est toute simple : le poète est au sens figuré dans une position mentale dominante ; il connaît ses propres mesures, ou plutôt sa propre démesure, il voit la nature dans son ensemble, il embrasse, devient et exprime la fusion du poète et des éléments : terre, mer, ciel, végétaux, animaux. Ce thème est central dans sa poésie. Au passage, une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut pour expliquer la première image, un peu énigmatique : une publicité pour « Le Thermogène » datant de 1907 représentait un diablotin vert, pressant sur sa poitrine un coussin d’ouate, crachant des flammes vers le ciel. Est-ce une image génératrice de cette idée de Cadou ?

Cette idée du toit qui se soulève pour permettre au poète d’accéder au ciel et d’embrasser le monde se retrouve dans une vingtaine au moins de poèmes. Le toit qui se soulève, c’est par exemple « la paupière du toit » ; les pupitres des toits ; « toit léger suspendu » ; « le toit secoué de lumière » ; « tu fais craquer le toit du ciel d’un coup de reins » ; « toits vagabonds retournés page à page » ; « d’un geste tu soufflais le toit du paysage » ; « tu soulèves le toit du ciel à chaque pas ».

Et le toit soulevé, le poète domine le monde, et sa parole est partage. Ecoutons ces strophes de « La Bonne fortune », poème datant du 11 juin 1944 :

« Je vogue sur les toits La rame des vergers / Me soulève déjà bien au-dessus des rampes / Théâtrales du monde orgueilleux naufragé // Et je partage avec le vent la graine folle / La bonne soupe avec les chiens Avec l’enfant / Le calme bercement végétal d’une épaule / Tout ce qui fait la joie de vivre et son tourment / Par-delà l’étendue nacrée de la parole. »

Mais je ne peux conclure sans citer « L’étrange douceur » ( Hélène ou le règne végétal, p. 261), car je vois dans ce poème, l’un des plus beaux de l’œuvre de Cadou, celui qui exprime sans doute le mieux cette idée du poète en fusion avec la nature. Je dis bien en « fusion » plus qu’en communion, parce que le poète « est » la nature – et son aimée en est le fruit, révélé par le « toit qui se soulève, semant d’astres la maison ».

Jean-François JACQUES, septembre 2013